Cinq questions à Joan Matabosch, directeur artistique du Teatro Real

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Lors d'un week-end madrilène, où nous avons pu entendre Klaus Florian Vogt dans le rôle de Parsifal au Teatro Real, nous avons aussi saisi l'occasion de rencontrer, pour une brève entrevue, le directeur artistique de la prestigieuse institution lyrique espagnole, le discret mais charismatique Joan Matabosch. Après dix-sept années passées à la tête du non moins fameux Liceu de Barcelone, Joan Matabosch revient sur son parcours et nous parle de sa vision et de ses ambitions pour le Teatro Real. 

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Opera-Online : Quel a été votre parcours ?

Joan Matabosch : J'ai commencé à étudier la musique à l'âge de six ans, le piano et le chant notamment, puis j'ai commencé une carrière dans les médias après mes études. Je n'imaginais pas du tout, à l'époque, faire carrière dans la musique, mais il se trouve que je suis devenu chef de la dramaturgie au Liceu de Barcelone (NDLR : de 1993 à 1997), avant d'en prendre la direction artistique, emploi que j'ai occupé pendant dix-sept années (NDLR : de 1997 à 2014). Cela dit, ma fonction n'est pas de faire de la musique, c'est de faire faire de la musique aux autres, en leur assurant les meilleures conditions pour cela.

Votre prédécesseur Gérard Mortier a laissé une empreinte très forte au Teatro Real. Comment avez-vous envisagé sa succession ?

J'ai toujours eu des relations très cordiales avec Gérard Mortier, que je fréquentais déjà, alors que j'étais jeune journaliste, au Festival de Salzbourg qu'il dirigeait alors. J'ai dû arriver avant la date de ma prise de mandat car ses problèmes de santé l'ont finalement empêché d'assurer ses fonctions à un certain moment. Cela a été compliqué au début car je me retrouvais à assurer la bonne marche de deux des principales maisons lyriques d'Europe... ce que j'ai fait pendant une année entière. La transition s'est d'autant mieux faite que le Liceu et le Real avaient une ligne de conduite assez similaire : l'ouverture à un répertoire le plus large possible, des approches dramaturgiques d'avant-garde, faire de l'opéra un « art vivant ». Nous n'avions pas forcément les mêmes metteurs en scène de prédéliction, mais nous recrutions des hommes de théâtre précurseurs, moi Bieito ou Konwitschny et Mortier Warlikowski ou Tcherniakov. La transition d'un théâtre à l'autre s'est donc faite de manière aisée et sereine.

On sait que la crise a touché plus durement l'Espagne que le reste de l'Europe. Le Teatro Real en a t-il subi de graves conséquences ?

Le Teatro Real a réagi de façon très intelligente par rapport à la crise, malgré la baisse de moitié des subventions suite à la crise économique. Le théâtre est tout de suite allé à la recherche de financements privés, avec succès puisqu'ils ont doublé, ce qui lui a permis de maintenir une offre assez proche de celle d'avant la crise. Il y a aussi une baisse des coûts fixes, avec malheureusement des suppressions de postes, et les deux facteurs ont permis au navire Teatro Real de se maintenir à flot. Aujourd'hui, sur un budget de 50 millions d'euros, le théâtre fonctionne avec un tiers de subventions publiques, un tiers de ressources privées et un tiers de billetterie, plus des revenus provenant de la location de la salle et de ses nombreux salons privés. Nous avons trouvé notre équilibre ainsi, qui reste malgré tout fragile car nous dépendons pour une grande part de ressources privées qui ne sont jamais garanties, d'autant que nous vivons dans un pays où les sponsors n'ont quasi pas d'avantages fiscaux liés au fait de nous aider...

Votre travail ne pourrait-il pas se résumer à ces trois principes : une programmation équilibrée, une ligne de conduite claire et des prises de risques ?...

Selon moi, il est important que ces trois points soient présents dans une programmation digne de ce nom. Vous savez, la première nécessité pour le Teatro Real, c'est d'élargir et d'ouvrir le répertoire. C'est certes important dans tous les théâtres, mais plus spécialement pour le Teatro Real, car si le théâtre a 200 ans d'âge, il a été cependant fermé pendant une grande partie de son existence (NDLR : entre 1925 et 1995). Une grande partie du répertoire dit « courant » n'a donc jamais été donné dans ses murs... qui ne l'était pas plus au Teatro de la Zarzuela où étaient données la plupart des représentations lyriques pendant toutes ces années. La période du franquisme n'a pas arrangé les choses, et il y a donc beaucoup de Premières à réaliser ici : Das Liebesverbot de Wagner tout récemment, ou Billy Budd de Britten, pour prendre un autre exemple, qui n'a jamais été monté au Teatro Real, et que l'on pourra voir ici la saison prochaine.

Pour ce qui est de l'équilibre, oui, le Teatro Real n'est pas un théâtre « spécialisé » mais « généraliste ». Je veux donc aussi proposer de la musique baroque, un répertoire dont le théâtre n'est pas familier. Il y a eu très peu d'opéras de Haendel montés ici - et pas très bien quand il y en a eu... -, alors nous proposerons Rodelinda lors de la saison 16/17. Il faut intégrer peu à peu le baroque dans notre programmation de manière à ce que le public le découvre, et y prenne goût, à son rythme... Et enfin, oui, il faut savoir prendre des risques en faisant venir les metteurs en scène d'avant-garde, et des artistes qui ne se sont encore jamais produits ici, comme Claus Guth par exemple, que je viens de faire venir pour la première fois à Madrid... (NDLR : avec la production de Parsifal)

Dans le choix de vos saisons, y a-t-il une place pour vos goûts personnels ? Britten est par exemple très présent, tant dans vos programmations passées, que la saison prochaine, avec des titres comme Billy Budd ou Death in Venice...

Je pense que Britten est un des compositeurs qu'il fallait faire découvrir au public espagnol. Sous Franco, il a pu se familiariser avec les ouvrages de Janacek ou de Smetana grâce aux tournées de troupes venues de pays de l'Est, mais les ouvrages de Britten ne lui ont jamais été présentés - hors un Billy Budd au Liceu lors d'une tournée du Welsh National Opera dans les années 70... Je tenais à le mettre à l'affiche du Teatro Real la saison prochaine car c'est son opéra le plus important à mes yeux, avec Peter Grimes. Mais ce n'est pas tant - pour moi - un goût personnel qu'une nécessité artistique.

Interview recueillie à Madrid en avril 2016 par Emmanuel Andrieu

Crédit photographique © Javier del Real

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