Christian Gerhaher, la noblesse du mot

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Quel point commun entre Papageno, le marquis de Posa, Wolfram (Tannhäuser), l’Orphée de Monteverdi, le Ménétrier de Königskinder, ou encore Pelléas ? Si on considère que ces rôles si différents ont tous été interprétés ces dernières années par Christian Gerhaher, la réponse paraît presque évidente : lui qui a tant pratiqué et continue à pratiquer le répertoire si exigeant du Lied sait mieux que personne le poids des mots, et dans chacun de ces rôles l’art de la déclamation est primordial, plus encore que les qualités intrinsèques (si cela existe) de la voix. Déclamation comme rhétorique sont des mots mal vus aujourd’hui, parce qu’on les associe à une emphase ou à un artifice : il faut entendre Christian Gerhaher (et son admirable pianiste Gerold Huber) pour comprendre que les mots ont assez de poids pour se faire entendre seuls, sans avoir besoin d’être soulignés ou nourris de pathos. Le Lied est et reste son atelier, et il y a accumulé assez d’expérience pour publier en Allemagne, il y a quelques mois, un livre d’entretiens qui révèle tout ce qu’il faut de compréhension intime de l’art de Mahler ou de Schubert il faut pour les faire parler. Il avoue sans fard que, dans les Lieder de Mahler qu’il chante mieux que quiconque, il ne peut proposer une interprétation nouvelle chaque soir, tant leur difficulté technique, souvent invisible à l’auditeur, est un défi pour le chanteur.

Mais si c’est par le Lied qu’il a commencé à se faire un nom, Gerhaher n’en a jamais fait une spécialisation exclusive, et le théâtre lyrique a toujours fait partie de son horizon, notamment à Francfort dont il a fait son port d’attache. Le monde lyrique n’aime pas forcément beaucoup ceux qui réfléchissent trop, et il aime toujours les divas extraverties au sourire éclatant : deux qualités étrangères à Gerhaher, qui ne parle que de musique dans ses interviews et est inaccessible au cross-over. On aura connu des débuts de carrière plus faciles, parce que son intégrité artistique pouvait paraître un peu trop intraitable chez un jeune chanteur ; lui qui avait mené jusqu’à leur terme des études de médecine aurait pu abandonner, mais tout vient à point à qui sait attendre – c’est à l’honneur du monde musical d’avoir su récompenser même avec retard un talent aussi peu mainstream que le sien.

Gerhaher chanteur d’opéra n’est pas un autre artiste que Gerhaher chanteur de Lied. Il sait qu’à l’opéra comme ailleurs la voix n’émeut jamais tant que quand elle a quelque chose à dire. Inutile de s’époumoner, inutile de larmoyer : il suffit de dire les choses comme elles sont, la voix presque à nu, avec souvent une sorte de mélancolie douce qui rappelle toujours la fragilité des entreprises humaines, mais qui apaise et humanise aussi les plus grandes douleurs, tantôt memento mori, tantôt consolatrice.

Malgré son succès grandissant, voir Gerhaher à l’opéra reste un privilège rare. Ce n’est pas que les propositions lui manquent, mais il n’est pas prêt à abandonner son répertoire de concert pour courir de grande scène en grande scène. L’Opéra de Paris, le Met, Bayreuth attendront. La contrepartie positive de cette rareté relative, c’est que l’investissement de l’interprète dans les spectacles qu’il a choisi est total : on a rarement unité aussi parfaite que lors de l’Orfeo de Monteverdi monté par l’Opéra de Munich en 2014, comme si l’orchestre et l’admirable mise en scène de David Bösch étaient des projections des nuances chromatiques de la voix de Gerhaher.

Sur scène, il n’est pas ce qu’on appelle un acteur né ; on ne peut pas dire que la variété et l’intensité de son jeu en font dans ce domaine l’égal des acteurs de théâtre. Pourtant, Gerhaher sur la scène n’est pas non plus le bloc d’immobilité froide que quelques-uns de ses collègues continuent à être : d’une part il émane de cette silhouette mélancolique une présence difficile à caractériser, et cette présence suffit à intéresser les metteurs en scène ; d’autre part, le chanteur n’ignore pas que l’opéra est du théâtre, et il est de ceux qui collaborent volontiers, entre artistes égaux, avec les metteurs en scène.

Pour la nouvelle saison, c’est à Wozzeck qu’il se confronte pour la première fois, sur la scène de l’Opéra de Zurich : la violence du drame de Büchner et Berg ne va pas forcément, à première vue, avec sa réserve naturelle. Mais Wozzeck n’est pas qu’un criminel ou un oppressé : c’est aussi un illuminé, un prédicateur impénitent nourri de visions apocalyptiques et de citations bibliques. Pour un chanteur aussi rigoureusement musicien que Gerhaher, la versatilité stylistique n’est pas un problème, et lui qui n’est spécialiste ni du baroque ni de la musique contemporaine peut chanter avec un pareil bonheur Monteverdi ou Rihm. Rien de mieux pour faire ressentir au public l’intense humanité et la richesse émotionnelle d’un des plus beaux opéras du répertoire.

Dominique Adrian

 

Pour aller plus loin

Avec son premier opéra, Wozzeck, Alban Berg réalise une alliance qui peut sembler paradoxale : il élabore une partition à l’architecture extrêmement rigoureuse pour mettre en musique un drame bouleversant symbolisant la soumission et l’aliénation de l’individu à la société la plus cruelle.
La perfection et le raffinement de la forme musicale sont les vecteurs de l’émotion et de la compassion face à la brutalité d’une destinée implacable, celle du misérable Wozzeck, opprimé par son capitaine, humilié par le docteur qui se livre à des expériences sur lui, et trompé de façon sordide par celle qu’il aime. Lire la suite...

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