Un bouleversant Pelléas et Mélisande à l'Opéra Comique

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Cent douze ans après sa création in locoPelléas et Mélisande revient Salle Favart, avec un évident souci de « coller » aux intentions originelles du compositeur : ici sont rétablies les coupures dont le chef d'œuvre de Claude Debussy est généralement – et bien malheureusement - handicapé ; on peut donc entendre ce soir les nombreux interludes musicaux qu'il a écrits, peu avant la première d'avril 1902, pour permettre les changements de tableaux - ainsi qu'une scène plus étoffée à la fin du troisième acte, dans laquelle Golaud brutalise son enfant Yniold.

A la tête de l'Orchestre des Champs-Elysées, formation qui joue sur instruments d'époque, le chef français Louis Langrée épouse d'emblée ce rituel d'amour et de mort. Sa direction pénétrante et subtile met en relief la crauté de chaque situation, dans un crescendo d'émotions qui fait parfaitement comprendre au spectateur le désespoir d'un Golaud poussé au crime ou la mort d'amour de Mélisande.

Le plateau vocal réunit ce soir touche à l'idéal. Et c'est – un peu contre toute attente - de l'extraordinaire interprétation du personnage de Golaud par le baryton français Laurent Alvaro que surgira la plus forte émotion du spectacle. Disons le d'emblée, son Golaud - d'une construction magnifique - rejoint les plus illustres incarnations du rôle. La voix au grain puissant déploie de superbes chatoyances, quand le comédien bouleverse par l'exaltation de son amour presque suicidaire pour Mélisande ; ses confrontations avec sa femme-enfant, notamment lors du quasi-monologue de la dernière scène, vous porte un coup réel, décisif.

Le baryton Canadien Philipp Addis n'est cependant pas en reste, avec son physique adolescent, son charme immédiat, sa diction irréprochable ; il est un vrai baryton martin, caméléon, sachant avec aisance alterner entre le sombre et le solaire – et de fait un grand Pelléas ! En Mélisande, la jeune Karen Vourc'h est tout aussi extraordinaire, et séduit par son timbre d'une magnifique clarté, même si la voix s'est étoffé depuis quelque temps. L'artiste possède surtout une rare intelligence musicale, et iI faut la voir investir l'héroïne, successivement oiseau fragile, femme prostrée, amante passionnée ou, à l'inverse, femme mutine voire manipulatrice.

C'est une Geneviève de luxe que s'offre la production, en la présence de Sylvie Brunet-Grupposo : graves abyssaux, expression souveraine, humanité à fleur de peau et diction exemplaire. La scène de la lettre restera un des temps forts de la soirée. Non moins bouleversant l'Arkel de l'excellente basse française Jérôme Varnier qui sait insuffler à son personnage une dimension toute tragique et prémonitoire.

Yniold, comme c'est malheureusement souvent le cas, n'est pas ici confié à un enfant, mais à une jeune chanteuse, qui trouve néanmoins, dans la soprano jordanienne Dima Bawab, une interprète crédible, tant vocalement que scéniquement. Enfin la basse Luc Bertin-Hugault prête au Docteur la couleur sombre et profonde de son timbre, et lui insuffle une grande humanité.

La mise en scène de Stéphane Braunschweig, étrennée ici-même en 2010, s’affirme scrupuleuse avec le texte que Debussy tira lui même de la pièce éponyme de Maurice Maeterlinck, évitant toute transposition malvenue. Fidèle à son univers sobre et épuré, le directeur du Théâtre national de La Colline a conçu un dispositif scénique, remarquablement éclairé par Marion Hewlett, qui propose deux déclinaisons : une pièce entièrement close et comme emmurée de persiennes montant jusqu'aux cintres, ou un plateau circulaire incliné et strié d'où émerge un phare ou une grotte béante. Ainsi évoque-t-il le tourbillon claustrophobe des passions humaines, en même temps que des symboles à forte connotation sexuelle. Mais sa griffe se retrouve surtout dans une fine direction d'acteurs, qui génère de nombreuses scènes émotionnellement puissantes, telle celle dite « de la Tour », d'un érotisme fou, où Pelléas s'enivre des cheveux de Mélisande, celle aussi où le baiser des deux amants est provoqué par Golaud lui-même, comme pour mieux précipiter l'implacabilité des événements à venir ; cette autre, encore, où Golaud, après avoir commis l'irréparable en tuant son propre frère, n'a de cesse de se frotter les mains sur un pantalon en lin d'un blanc immaculé. Enfin cette scène ultime, tandis que s'achèvent les derniers accords de musique, qui voit lentement tomber le rideau, et isoler Arkel sur le devant de la scène, le visage douloureusement penché sur l'enfant que Mélisande vient de mettre au monde, et qu'il tient avec infiniment de tendresse dans les bras. Cette image, toute de bouleversante simplicité, restera pour longtemps gravée dans notre mémoire.

Un Pelléas à marquer d'une pierre blanche.

Emmanuel Andrieu

Pelléas et Mélisande à l'Opéra Comique, les 17, 19*, 21, 23 & 25 février 2014

Photo © Elisabeth Carecchio 

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