Enchanteresse Didon à l’Opéra de Rouen

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Deux ans après y avoir chanté sa première Carmen, c’est à l’Opéra de Rouen que Vivica Genaux a choisi de s’essayer pour la première fois à un autre grand rôle de mezzo : la reine Didon, dont les beaux yeux ont détourné un temps le prince Enée de sa noble route.
Longs cheveux noirs de jais, silhouette parfaite et peau hâlée, la chanteuse venue d’Alaska possède le physique idéal pour incarner  la souveraine carthaginoise. Mais c’est sur la partie vocale que planait le doute avant le lever de rideau : comment cette rossinienne/ vivaldienne rompue aux vocalises allait-elle se glisser dans la musique si raffinée de Purcell ?

En laissant de côté sa technique de virtuose pour conduire avec simplicité et naturel les lignes pures de cette musique, la voix est mise à nue. Et si, au début, la légère acidité du timbre ainsi débarrassé de ses effets décontenance un peu, c’est finalement l’émotion qui prime sur la technique. En point d’orgue, l’air When I am laid in earth chanté avec une finesse exceptionnelle achève de nous convaincre que Vivica Genaux est une sublime Didon.
À ses côtés le plateau se montre à la hauteur de la star américaine. Enée, incarné par le baryton-basse Henk Neven, ne manque pas de caractère, la voix est belle et les graves profonds ; quant à la soprano Ana Quintans, cette habituée du répertoire baroque maîtrise le langage de Purcell à merveille ; et dans le rôle de la magicienne, c’est le baryton (!) français Marc Mauillon qui surprend sans surjouer le burlesque. Autres voix particulièrement remarquables, celles du magnifique chœur Accentus, qui se montre idéal pour le répertoire baroque et constitue un des maillons forts de cette production.

Une production particulièrement réjouissante donc, dont l’ingénieuse mise en scène, signée Cécile Roussat et Julien Lubeck (issus des arts du cirque et l’école du Mime Marceau), est d’une richesse exceptionnelle. Tandis que la gestuelle très théâtrale des chanteurs épouse subtilement la poésie du texte, le foisonnement des propositions visuelles compense assez bien la relative simplicité de l’intrigue. Danseuses, trapézistes et contorsionnistes, grimés en personnages fantastiques, habitent le plateaumais savent aussi s’effacer complètementdevant l’accablement des héros, laissant la scène désespérément vide dans les airs les plus poignants.
Ici c’est le bord de la mer qui se fait théâtre des amours contrariées de Didon et Enée : ainsi, la reine de Carthage vit sur un récif, les danseuses sont des nymphes aquatiques et la magicienne est une pieuvre habitant les fonds marins accompagnée de sorcières/ sirènes. Les costumes des « mortels », ne marquent aucune époque, ni aucun espace géographique particulier. On déplore quand même leur manque de raffinement, notamment pour la Reine Didon, tantôt guerrière virile tantôt bergère en robe de lin, qu’on aurait sans doute préféré plus majestueusement vêtue.
Ce décor maritime est habillé de lumières qui, respectant l’unité de temps, varient tout au long de l’œuvre : le ciel se fait tantôt blême, tantôt menaçant, tantôt nuageux, pour devenir crépusculaire et enfin laisser place aux ténèbres.

Mais si cette production se veut scéniquement très spectaculaire cette Didon se fait musicalement très intime. On a rarement si bien entendu les subtilités de cette partition. Dès l’ouverture, Vincent Dumestre choisit d’adopter un rythme plutôt lent et ses silences inspirés suspendent l’auditeur à chaque phrase. Chacun des musiciens du Poème Harmonique est traité comme un soliste et chaque partie est mise en valeur pour ne négliger aucune des notes écrites par Purcell.
Féerie visuelle et grand raffinement musical font de ce Didon et Enée un enchantement tel qu’on se demande si la pluie prévue à Rouen jusqu’à mardi pour accompagner la sortie des spectateurs de l’Opéra n’a pas été planifiée pour cacher leurs larmes.

Albina Belabiod

Didon et Enée de Purcell, jusqu’au 13 mai à l’Opéra de Rouen et les 14 et 15 juin à l’Opéra de Versailles.

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