Informations générales
- Compositeur:Louis Andriessen
- Librettiste:Louis Andriessen
- Date de création:01/06/1989
- Lieu de création:Pays-bas
- Nombre d'acte:4
- Maison d'opéra de la production originale:Dutch National Opera.
Description de l'Œuvre
Au début des années 1980, l'Opéra national des Pays-Bas et le Holland Festival commandaient une nouvelle œuvre à Louis Andriessen, sans doute l’un des compositeurs néerlandais les plus notables de l’époque. Entre 1984 et 1988, il s’attelle ainsi à la composition d’un opéra inclassable et profondément originale, De Materie (La Matière), articulé autour de la notion de « matière » comme « concept philosophique, marxiste, artistique et scientifique ».
Bien loin des canons de l’opéra traditionnel, De Materie ne met pas en scène de héros tragiques, ne s’appuie pas sur un livret dramatique, ni ne repose pas sur une orchestration ou des chœurs classiques. En quatre « mouvements » distincts (qui chacun transporte le spectateur dans un environnement spécifique autour d’une approche différente de la matière), De Materie s’inspire de l’histoire et de ses grandes figures, et les met en musique pour questionner les relations entre l’immatériel et le matériel, mais aussi la place de la spiritualité ou de la science. Au gré de ses quatre mouvements, l’œuvre déploie une musique à la fois très contemporaine, répétitive et hypnotique, mais aussi inspirée par Bach ou Igor Stravinsky, jusqu'à puiser également dans le disco ou le boogie-woogie. Selon le compositeur, l’ouvrage prend ainsi des allures « d’ultra-symphonie théâtrale » ou « d’opéra des idées ».
De Materie fait l’objet d’une création mondiale le 1er juin 1989 au Muziektheater d’Amsterdam dans une mise en scène de Robert Wilson qui fera date, à la fois « abstraite, absurde et colorée, entrecoupée d’interludes chorégraphiés » – le metteur en scène avait collaboré étroitement avec Louis Andriessen lors de la composition de l’ouvrage. La production de Robert Wilson fait l’objet de plusieurs représentations, notamment à Londres ou Turin, New York, Washington ou Los Angeles. De Materie sera ensuite repris en août 2014 dans une nouvelle production de Heiner Goebbels à la fois « imaginative et de grande envergure » qui mettait en scène des zeppelins et des personnages en costumes d’époque. En septembre 2026, l’Opéra des Flandres reprend l’opéra dans une nouvelle production confiée cette fois à la metteuse en scène Phia Ménard et chorégraphiée par Antonio De Rosa et Mattia Russo.
Premier mouvement
Le premier mouvement de De Materie, De Materie deel I, trouve son inspiration dans l’histoire des Pays-Bas des XVIe et XVIIe siècles. Louis Andriessen met ainsi en musique l’Acte de La Haye de 1581 qui actait l’indépendance ou l’émancipation de plusieurs provinces des Pays-Bas d’avec le roi d’Espagne – faisant des Pays-Bas l’une des premières Républiques modernes. Il poursuit avec un traité de construction navale de Nicolas Witsen du XVIIe siècle, chanté par un chœur – le compositeur était fasciné par le fait qu’un même matériau (comme ici le bois) puisse être transformé en différents objets (un instrument de musique ou un bateau) grâce à la puissance de l’esprit pour ensuite inspirer de nouvelles idées ou émotions. Le texte énumère ainsi avec précision les différents éléments composant un navire ainsi que les outils nécessaires à sa construction. Il enchaine encore avec l’Idea Physicæ du philosophe David van Goorle (dit Gorlaeus) qui, à la même époque, posait déjà les bases de la notion d’atomes et de particules indivisibles (du grec ancien átomos, littéralement indivisible) pour percer le cœur de la matière.
Musicalement, ce premier mouvement s’ouvre sur 144 coups de marteau orchestraux : des frappes retentissantes qui se succèdent à un rythme de plus en plus effréné, qui symbolisent la révolte, la destruction et la reconstruction. Le martèlement qui entend faire s'effondrer un système oppressif se mue ainsi en un martèlement laborieux propre au chantier naval. Au chœur qui chante le traité de Nicolas Witsen répond un ténor qui incarne le philosophe Gorlaeus.
Deuxième mouvement
Dans le deuxième mouvement (Hadewijch), Louis Andriessen s’inspire de la Septième vision d'Hadewijch d'Anvers. Cette mystique et poétesse du XIIIe siècle y relate sa rencontre avec Dieu, qu’elle ressent « physiquement » avec une telle intensité qu’elle l’assimile à une ferveur amoureuse – son unification avec le Christ est vécue au gré de sa progression dans une église, pas à pas, tiraillée entre l’élévation spirituelle de l’expérience et la matérialité du monde qui l’entoure et la retient dans son corps.
Dans son deuxième mouvement de De Materie, le compositeur associe l’ascension mystique de cette Septième vision à l’union de deux amants : dans ce qui s’impose sans doute comme les plus belles pages de son répertoire, Louis Andriessen déploie une musique céleste, à la fois envoutante et mystérieuse, immatérielle et d’une beauté saisissante qui tranche avec un premier mouvement retentissant et obsédant.
Troisième mouvement
Articulé comme les précédents autour d’une époque et de textes emblématiques, le troisième mouvement de l’ouvrage, De Stijl, explore cette fois le XXe siècle et confronte les Principes de Mathématiques plastiques du prêtre philosophe M. H. J. Schoenmaekers à l’œuvre du peintre Piet Mondrian – avec ses toiles faites de lignes noires et de compositions géométriques de couleurs.
Sur une musique qui puise ses sources dans le disco et le boogie-woogie (et qui se déclinent également en fugue), Louis Andriessen fait ici dialoguer l’abstraction mathématique et la peinture abstraire géométrique, matérialisées par une danseuse récitant des souvenirs de Mondrian dans des scansions rythmées (révélant aussi que le peintre était lui-même danseur).
Quatrième mouvement
Pour conclure De Materie, Louis Andriessen s’empare de la figure scientifique de Marie Curie dans un finale introspectif. Le quatrième mouvement s’ouvre avec des extraits de l’œuvre du poète néerlandais Willem Kloos, récité par le chœur. Il se poursuit surtout par une mise en musique du discours de Marie Curie prononcé en 1911 alors qu’elle obtient son second Prix Nobel (de chimie, cette fois) : elle y évoque tantôt la radioactivité (cette force invisible émanant de la matière), tantôt l’immense douleur liée à la perte de son époux et collègue, Pierre Curie (alors qu’au même moment, elle est aussi la cible d’un scandale médiatique et d’attaques xénophobes virulentes suite à sa relation amoureuse avec le physicien Paul Langevin).
Louis Andriessen boucle ainsi la boucle de De Materie, évoquant à la fois la matière et l’immatérialité, mais aussi la spiritualité des sentiments qui en découle.

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