Retour d'Aida dans son emblématique décor de papier au Liceu de Barcelone

Xl_5026-381ca-bofill © Bofill

Aïda – l’opéra le plus joué au Liceu, de loin, avec plus de 450 représentations – est de retour une fois encore dans la maison catalane, dans le décor emblématique qui a marqué l’histoire du théâtre : les anciennes peintures sur papier imaginées par le designer Josep Mestres Cabanes (1898-1990).

Mestres Cabanes, maître de la perspective et de la scénographie en trompe-l’œil, a consacré huit ans de sa vie à peindre ce décor utilisé pour la première fois en 1945. L’imposant décor a ensuite été repris à de nombreuses reprises jusqu’au milieu des années 1960. Au fil du temps, avec l’évolution des mises en scène et scénographies de théâtre ou d’opéra, les 120 peintures monumentales représentant sept scènes différentes de l’opéra ont été reléguées, puis oubliées dans des entrepôts en dehors du Liceu. C’est la raison pour laquelle c’est le seul décor complet de Mestres Cabanes à avoir survécu à l’incendie qui détruisit le Liceu en 1994.


Aida (c) A. Bofill

Marko Mimica, Yonghoon Lee (© A. Bofill)
Aida (c) A. Bofill

En 2001, avec le renouvellement de sensibilité et en gardant à l’esprit que le décor est partie intégrante du patrimoine du Liceu, le décor a été exhumé de sa remise pour être réutilisé. Il avait néanmoins besoin d’être consolidé, en plus d’être adapté aux dispositifs scéniques modernes du nouveau théâtre. De nouveaux projecteurs ont notamment été nécessaires pour recréer les éclairages doux d’il y a quelque sept décennies, dans la mesure où les spots plus récents auraient brulé ce décor de papier extrêmement fragile.

En plus de sa valeur historique pour le théâtre, ce décor d’Aïda est somptueux et spectaculaire – d’une part, il permet une sensation de perspective impressionnante grâce à son architecture en trois dimensions ; d’autre part, il ondule au gré des courants d’air qui traversent la scène, nous rappelant sans cesse que le théâtre n’est toujours qu’une pure illusion. Le décor est de nouveau utilisé, mais ce pourrait être pour la dernière fois : à moins qu’il ne bénéficie une profonde restauration, ce décor de papier peint à la main il y a 75 ans ne supportera sans doute pas tellement plus d’autres représentations.

Thomas Guthrie, metteur en scène audacieux ayant un solide passé de baryton (il a notamment chanté les Cantates de Bach sous la direction de Sir John Eliot Gardiner) est ici en chargé de la mise en scène. Conscient de travailler avec un matériau historique et de devoir s’y adapter, Thomas Guthrie en propose une vision respectueuse, mais sans pour autant dédaigner sa propre interprétation de l’œuvre. Une double approche qui se traduit en diverses occasions, au début et à la fin de la représentation. Ainsi, initialement, le décor est démonté et l’est de nouveau en fin de soirée, illustrant alors la nudité de la scène et faisant la démonstration de la nécessaire « distanciation brechtienne » qui nous rappelle que la vérité dramatique n’est jamais une question d’authenticité.

Musicalement, la soirée de la première était irrégulière. Le nombre d’intervenants qui font leur début dans la machinerie de précision qu’est (ou devrait être) une performance théâtrale devrait sans doute rester faible. Et mécaniquement, augmenter ce nombre implique forcément d’augmenter dangereusement aussi le niveau de risque.

Dans cette Aïda, les interprètes à faire leur premier pas étaient nombreux : le chef Gustavo Gimeno ; la soprano Angela Meade interprétant le rôle d’Aïda pour la première fois ; Yonghoon Lee, le ténor sud-coréen qui incarne le rôle de Radamés ; la basse Mariano Buccino en Roi d’Egypte ou encore le baryton Franco Vassallo en Amonasro, le père d’Aïda. Peut-être trop de premières fois pour une première.

Gustavo Gimeno maintient bien la cohérence de l’orchestre et des chanteurs, parvenant à accompagner sagement les interprètes sur scènes, mais sans réellement faire briller l’orchestre. La direction est bonne, mais peut-être pas mémorable. Angela Meade a une voix magnifique qui sied particulièrement bien au répertoire verdien, déployant un très beau registre dans les aigus et mediums, et qui offre des pianissimi de grande facture dans les registres les plus hauts. Sa ligne de chant est douce et élégante, et sa performance offre une vraie satisfaction. Elle est sans doute aujourd’hui l’une des plus belles voix verdiennes. En ce soir de première, Angela Meade connait néanmoins un petit incident vocal dans l’attaque de la note la plus haute de l’un des arias les plus célèbres du rôle, « O patria mia ». Peut-être un peu essoufflée au moment de l’aborder, avec assurance et plutôt intelligemment, elle fait le choix de l’omettre. Une mesure plus tard, alors qu’elle reprend et quand viennent ces deux notes dans la répétition de la phrase, elle les chante cette fois parfaitement.


Clémentine Margaine (© A. Bofill)

Clémentine Margaine chante extrêmement bien le rôle d’Amneris, la rivale d’Aïda. Un rôle qui requiert une gestion de l’effort très précise dans la mesure où sa partie la plus difficile se trouve en fin d’œuvre, et qu’il convient de l’aborder en ayant préservé une certaine énergie. Kwangchul Youn est tout à fait convaincant et aborde le rôle de Ramfis avec confiance. Amonasro est interprété ici avec une très belle ligne de chant et une belle voix, mais sans réelle robustesse de la part de Franco Vassallo, alors que le rôle du roi est délivré correctement par Mariano Buccino.

Le cas du ténor Yonghoon Lee nécessite de s’y attarder. Le chanteur possède une voix extrêmement puissante, tout comme il maîtrise les aigus, et la justesse est au rendez-vous. Il est néanmoins complétement hors du rôle de Radamès. Il aborde sa partie constamment en forçant la projection, avec des attaques à la fois dures et peu contrôlées. Son phrasé manque alors de beauté, la diction laisse à désirer, il chante quasi-uniquement forte ou fortissimo et bascule soudainement pianissimo, comme s’il n’y avait pas nuances intermédiaires. Plutôt bienveillant, le public lui réserve des applaudissements de courtoisie, saluant manifestement plus la bravoure indubitable avec laquelle il aborde le rôle que la beauté de son interprétation.

Le chœur est par ailleurs très bon, affichant une belle confiance. Le ballet, si important dans Aïda, bénéficie ici d’une nouvelle chorégraphie – très peu traditionnelle, voire un peu extravagante. Imaginée par Angelo Smimmo, elle s’inspire de mouvements de capoeira et de danse contemporaine, et elle globalement plutôt bien accueillie par le public.

Enfin, il convient de mentionner que cette spectaculaire production sera retransmise dans plus de 200 cinémas à travers le monde, le plus souvent en direct, ce 22 janvier. À moins qu’un mécène  miraculeux apparaisse pour financer la restauration de la création de Josep Mestres Cabanes, ce pourrait être la dernière fois que nous voyons le splendide et vieux décor de papier d’Aïda, qui s’impose aujourd’hui comme une émouvante relique du passé et de l’opéra tel qu’il était donné voici presque un siècle.

traduction libre de la chronique de Xavier Pujol
Barcelone (13 janvier 2020)

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