Lucia di Lammermoor au Liceu de Barcelone : Florez, un ténor "Di Bella Morte"

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Le principal attrait de cette Lucia di Lammermoor présentée au Liceu, avec  14 représentations programmées jusqu’après Noël, est sans doute la prise de rôle de Juan Diego Florez en Edgardo, l’un des plus grands rôles du répertoire du bel canto, auquel le célèbre ténor péruvien ne s’était encore jamais essayé.

Aujourd’hui, l’opéra de Donizetti est considéré comme un « opéra pour soprano », mais il n’en a pas toujours été ainsi. Depuis sa première en 1835, avec le grand Gilbert Duprez dans le principal rôle masculin, et jusqu’à la fin du XIXème siècle, Lucia di Lammermoor était considéré comme un « opéra pour ténor ». Sa réputation était si grande que les publics de l’époque répartissaient les chanteurs d’Edgardo en deux catégories, dans l’une ou dans l’autre selon les succès de chacun dans l’une ou l’autre des deux grandes scènes du rôle : la référence de « della maledizione » était Gaetano Fraschini (1816 – 1887) tandis que le parangon de « di bella morte » était Napoleone Moriani (1808 – 1878).

Juan Diego Florez tient définitivement du ténor de « di bella morte ». Dans son approche de la scène de la « maledizione », il se révèle discret, tandis qu’il termine en apothéose lors de la longue scène finale de « Tombe degli avi miei, … Fra poco a me ricovero » jusqu’à l’agonisant « Tu che a dio spiegasti l’ali », dans une démonstration de toutes ses ressources, dévoilant des aigus fluides et scintillants dans une ligne mélodique exquise et un phrasé élégant, faisant état de tout le génie de l’expression du bel canto.

Néanmoins, mourir avec magnificence n’est pas suffisant pour incarner un Edgardo mémorable, ce que tout le monde attend de Juan Diego Florez. Le chanteur possède une voix trop claire et trop légère pour un rôle qui demande plus de présence vocale. Bien qu’il soit toujours juste, il pèche manifestement dans les concertanti : sa voix ne se projette pas, et lors du fameux sextuor, il disparait littéralement, laissant le travail à ses compagnons de scène. Florez est incontestablement destiné à marquer l’histoire lyrique comme l’un des plus grands ténors du XXIème siècle, mais si sa voix ne change pas, il sera difficile pour lui de devenir un Edgardo tout aussi mémorable.

Lucia, l’un des personnages légendaires du répertoire du bel canto, était ici confiée à l’une des vétéranes du rôle, Elena Mosuc. La soprano roumaine possède les clés de chacune des notes les plus difficiles et risquées du rôle, elle connait ce style et demeure engagée et fiable. Elle participe activement aux passages collectifs et délivre la fameuse « scène de folie » à un très haut niveau. Pourtant, sa Lucia n’est pas séduisante et manque manifestement d’un soupçon de subtilité pour faire la différence entre une très bonne et une sublime interprétation.

Le stentor (plus « crié » que chanté) Enrico présenté par le baryton Marco Caria s’avère ici très peu intéressant, là où le Raimondo chanté par Simon Orfila s’avère plutôt réussi. Il semble court dans les notes les plus basses mais se montre confiant et démontre une belle puissance lors de son aria du troisième acte « Dalle stanze, ove Lucia », applaudi longuement par le public. Une performance notable pour un personnage de second plan qui passe trop souvent à la trappe.

Albert Casals interprète le rôle de Lord Arturo Bucklaw avec force, mais sans briller. Un rôle populairement nommé – non sans malice – « lo sposino », sans doute l’un des personnages le plus ingrat du répertoire. Et nous n’aborderons pas d’avantage les seconds rôles qui n’offrent rien de particulièrement passionnant.

Le chœur offre une belle prestation, sauf peut-être dans sa première intervention, tout comme dans Nabuccoet Benvenuto Cellini, les précédents titres de cette saison au Liceu. L’orchestre, confié à cette occasion aux mains de Marco Armiliato, remplit son rôle mais ne dévoile pas le raffinement dont on a eu l’habitude dernièrement. Le chef impose parfois avec excès quelques tempi assez lents.

La production, tout droit venue de l’Opéra de Zurich, s’avère au final être une déception. La scène est essentiellement composée d’une omniprésente tour en ruines à l’allure moderne, symbolisant l’état mental instable des personnages principaux et du conflit développé par le livret. Elle ne présente pas beaucoup d’intérêt visuel et possède quelques incongruités dramatiques : par exemple, remplacer la fontaine romantique dans le parc par un seau d’eau insignifiant ne semble pas être une merveilleuse idée.

Le pire étant la déplorable direction d’acteurs, tout spécialement dans le chœur, arpentant la scène sans réel but. Damiano Michieletto, le metteur en scène, a présenté la saison passée au Liceu un Cosi fan tuttecertes discutable d’un point de vue du concept dramatique, mais qui était néanmoins très élaboré théâtralement. S’il avait une direction claire pour cette Lucia, il n’a pas su la transmettre efficacement.

Xavier Pujol

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