Andrea Chénier au Liceu : une soirée parfaite

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L’opéra constitue sans doute la forme d’expression artistique pluridisciplinaire la plus complexe du monde occidental, où tous les arts scéniques et musicaux sont représentés. Fort de ce postulat, il est de fait aussi ardu de rater complètement une représentation opératique que d’accéder à l’absolue perfection. C’est pourtant ce deuxième miracle qui est arrivé (ou presque) au Liceu à la première d’Andréa Chénier, l’un des titres fondateurs du vérisme, qui n’avait pas été monté sur cette scène depuis dix ans.

Jonas Kaufmann, Andrea Chenier au Liceu de Barcelone

Tout débute avec douceur. Jonas Kaufmann, qu’on ne présente plus, avait déjà chanté au Liceu, mais jamais dans des opéras en version scénique, et était attendu au tournant pour incarner un rôle qui correspond en tous points à ses caractéristiques vocales : aigus ronds et stupéfiants, medium et graves charnus et robustes, dans une superbe projection. Kaufmann ne déçoit pas : dès le célèbre improvviso “Un dì all’azzurro spazio”, il gagne le cœur du public grâce à une voix splendide et une émotion intacte à celle de la création de la production, en 2015 à Covent Garden. Il parvient également à parsemer cette partition, chantée trop souvent en force, d’exquises nuances. Dans le duo “Ora soave”, il s’expose en douce mezza voce, intime et légère, pleinement séduisante, faisant de lui un André Chénier idéal.

Sondra Radvanovsky, très appréciée au Liceu, incarne pour la première fois de sa carrière le rôle de Madeleine de Coigny. Ce ne sera pas la dernière. Elle s’avère être aussi la Madeleine rêvée dans tous les aspects musicaux et dramatiques. À la fin de “La mamma morta”, un tonnerre d’applaudissements retentit dans le Théâtre. La soprane, au milieu de la scène, en est si émue qu’elle laisse échapper une (pas si) furtiva lacrima et le public, toujours sensible à cette effusion d’émotion, applaudit avec encore plus de ferveur.

Il reste une troisième composante déterminante : Charles Gérard, le personnage dont l’ambivalence fait de lui le rouage le plus dense et complexe de l’œuvre – et sans doute le seul, finalement. Le pari était gagné d’avance, Carlos Álvarez étant depuis des années le meilleur Gérard que l’on puisse trouver. Il livre ici une sublime interprétation, sans doute sous l’impulsion de la splendeur vocale de ses collègues. Son “Nemico della patria” lui vaut une ovation d’un public déjà bien prédisposé.

Anna Tomowa-Sintow dans Andréa Chénier au Liceu de Barcelone

Pour compléter la soirée, il faut saluer l’excellence des personnages secondaires, et notamment de la vieille Madelon d’Anna Tomowa-Sintow qui, à l’âge de soixante-seize ans, a pu restituer ce petit rôle avec une grande dignité. Le public n’a pas manqué de lui montrer sa gratitude avec enthousiasme à la fin de la représentation.

Même si le chœur ne compte pas beaucoup de morceaux de bravoure dans Andrea Chénier, le travail considérable à accomplir a été extrêmement bien exécuté. La performance de l’orchestre, sous la baguette de Pinchas Steinberg, spécialiste du titre qui avait déjà dirigé les dernières représentations en date au Lieu il y a dix ans, se révèle d'une égale qualité. 

La production, initialement mise en scène à la Royal Opera House par David McVicar et recréée à Barcelone par Marie Lambert, était reçue très positivement ce soir de première. Des lumières claires et diaphanes (presque cinématographiques) d’Adam Silverman, à l’ample scénographie luxuriante de Robert Jones, en passant par les costumes encore plus opulents de Jenny Tiramani, la production est tout à fait conventionnelle d’un point de vue dramatique, mais ne prétend pas offrir une relecture ou revisiter certains aspects de l’œuvre : elle se limite à suivre le livret avec brio, et agence de façon avisée les mouvements des personnages sur scène.

La forte impression de cette production aura été la composante ultime d’une soirée parfaite qui restera dans les annales du Théâtre.

traduction libre de la chronique de Xavier Pujol
Barcelone, le 9 mars 2018

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Andrea Chénier d'Umberto Giordano. Jonas Kaufmann, ténor. Carlos Alvarez, baryton. Sondra Radvanovsky, soprano. Yulia Mennibaeva, mezzo-soprano. Sandra Ferrández, soprano. Anna Tomowa-Sintow, soprano. Fernando Radó, baryton-basse. Toni Marsol, baryton. Fernando Latorre, baryton-basse. Manel Esteve, baryton-basse. Francisco Vas, ténor. Marc Sala, ténor. Christian Díaz, basse. David Sánchez, basse. Orchestre du Gran Teatre del Liceu. Choeur du Gran Teatre del Liceu. Pinchas Steinberg, chef d'orchestre. David McVicar, metteur en scène. Marie Lambert, restaging. Robert Jones, scénographie. Jenny Tiramani, costumes. Adam Silverman, lumière. Co-production avec la Royal Opera House Covent Garden, le Beijing National Centre of Scenic Arts et le San Francisco Opera. 

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