Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg à la Royal Opera House, Covent Garden

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Si de nombreux wagnériens placent Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg très haut dans le classement de leurs œuvres de prédilection, force est de constater que cet opéra reçoit même les faveurs des spectateurs qui évitent Wagner comme la peste. Contrairement à la plupart des œuvres de maturité du compositeur, il n’est pas question ici de dieux, de graals, d’anneaux et de philtres, mais plutôt d’êtres humains de chair et d’os, espèce bien étrange dont les faiblesses et la fragilité peuvent engendrer un certain nombre d’éléments comiques.

À Nuremberg, à la Renaissance, le jeune chevalier Walther von Stolzing, pour conquérir la loyale Eva Pogner, doit d’abord intégrer le groupe des Maîtres Chanteurs. L’accession à cette illustre formation de poètes issue des puissantes guildes de la ville, est soumise à un concours consistant à composer et à interpréter un chant répondant à une pléthore de règles rythmiques, rimiques et strophiques d’un autre temps. L’humour naîtra de cette confrontation entre Walther et des candidats se prenant trop au sérieux.


Die Meistersinger von Nürnberg; © Clive Barda

Kasper Holten, dans sa dernière production en tant que directeur du Royal Opera, situe l’action principalement au XXe siècle. Il choisit de mettre en scène l’action dans le monde des Maîtres Chanteurs, un gentlemen’s club, où pouvoir et tradition ne font qu’un, où les uniformes symboliques sont de rigueur et où les femmes s’obtiennent comme des trophées.

Wagner dénonce le conservatisme et l’attachement à des « usages » musicaux perpétrés par simple habitude. Il aspire également à remettre le statut d’artiste sur le devant de la scène dans la société. Il ne pèche pas non plus par excès de zèle en faisant exprimer au Maître Chanteur Hans Sachs respect et vénération pour son noble groupe. Dans cette lecture de Kasper Holten, les Maîtres Chanteurs dînent au club au bras de femmes sublimes, les rapprochant plus des célébrités de cinéma, jouissant d’une renommée importante et d’un train de vie confortable. D’individus ayant gagné leur place dans la société grâce à la poésie (plutôt que par l’argent ou le statut social), ils se muent en objets d’admiration superficiels, ce qui se heurte aux intentions initiales de Wagner.

Gorgée de détails, la mise en scène présente ses parts de force et de faiblesse. Notre première déception est de voir le chœur inaugural comme une chorale agitée répétant pour le mariage d’Eva, au milieu d’autres activités préliminaires simultanées. La magnificence de la partition demande un plateau épuré pour éviter toute distraction, et cette obsession dynamique du directeur de la Royal Opera House réduit l’impact musical tout au long de la soirée.


Bryn Terfel (Hans Sachs) and Rachel Willis-Sørensen (Eva); © Clive Barda

Nous sommes charmés par les boutades et débats entre camarades Maîtres Chanteurs au cours des auditions de Walther, qui révèlent une multiplicité de personnalités, et renforcent l’élan théâtral dans ce lien collectif et cette vision commune. Puis, la particularité de Walther dans « Fanget an!So rief der Lenz in den Wald » nous frappe, sans que nous n’en cernions les enjeux.

Là où l’employé de la ville et Maître Chanteur Sixtus Beckmesser, également juré du concours, est généralement dissimulé du public, Holten le rend visible : un choix judicieux, qui ajoute une dynamique palpable, rehaussée par la prestation d’acteur étonnante que livre Johannes Martin Kränzle. Le personnage réagit en direct à l’air de Walther, accablé par le nombre d’ « erreurs », et soulève aussitôt son ardoise de notation, pendant que les autres Maîtres Chanteurs continuent à écouter, impressionnés. Plus tard, quand Beckmesser s’avance en brandissant l’ardoise au verdict implacable, la scène n’a bien sûr plus la même saveur car les « coulisses » en ont déjà été révélées au spectateur. Les commentaires des Maîtres Chanteurs ne se font négatifs qu’après l’intervention de Beckmesser. La seule raison qui expliquerait leur parfaite adhésion à son « Morgenlich leuchtend im rosigen Schein », au dernier acte, est donc la perte de pouvoir de l’employé de la ville, qui n’est désormais plus en mesure d’inciter une opposition.

Les transitions entre chaque scène s’effectuent avec douceur. Le deuxième acte s’ouvre dans les décors de l’audition qui l’a tout de suite précédé. De la même façon, un simple regard de Sachs, qui aperçoit les nouveaux décors du Festin de la Saint-Jean, déclenche l’acte III. À force de se concentrer sur le point de vue des Maîtres Chanteurs, la scénographie coupe toute connexion émotionnelle avec les protagonistes, qui agissent virtuellement isolés et dépourvus de tout contexte significatif.Par exemple, Veit Pogner se demande s’il doit rendre visite à Sachs alors que ce dernier a été assis auprès de lui quelques minutes avant et l’acte II se déroule dans un espace si peu défini qu’il est presque impossible de s’imaginer l’ambiance nocturne de Nuremberg.


Die Meistersinger von Nürnberg, David Shipley (Nightwatchman)
© Clive Barda

La sérénade comique de Beckmesser est enchanteresse et n’est due qu’à l’excellente interprétation de Kränzle et Bryn Terfel (Sachs). L’émeute finale de l’acte II, à vouloir montrer comment le songe d’une nuit d’été fait ressortir les démons des Maîtres Chanteurs, perd en humanité, à cause de ses éléments de bacchanale, et en cohérence comique, par l’insertion du veilleur de nuit – associé le reste du temps à des apparitions calmes – au centre du tumulte.

L’échoppe de Sachs, comme située en coulisses, contraste avec l’espace ouvert de la prairie où ont lieu les festivités de la Saint-Jean. L’idée est astucieuse, mais annihile la crédibilité des chassés-croisés en aparté entre Sachs, David, Walther, Beckmesser et Eva.

Une structure en tribunes, permettant à la foule qui s’y trouve d’applaudir ou de huer à chaque fois que l’occasion se présente, déclenche un regain d’enthousiasme, tout comme la procession des guildes. Ces dernières constituent des théâtres morcelés, évitant ainsi l’écueil du sur-nationalisme, détail d’importance pour chaque metteur en scène depuis qu’Hitler s’est emparé de l’œuvre, sans tomber dans la potacherie inutile (comme Graham Vick au Royal Opera, dans sa production de 1993).

Holten dépeint brillamment les mentalités archaïques d’un gentlemen’s club à l’évolution impensable. Walther, dans son avènement en Maître Chanteur, n’est plus qu’un relais pour perpétrer le statu quo en profitant des honneurs relatifs à son nouveau rang. Au moins trois personnes de son entourage doivent pâtir tristement de son départ. Cependant, la note finale reste bancale car il n’a pas été assez établi qu’Eva était malheureuse dans son mariage avec Walther.

Malgré une scénographie en dents de scie, la grande qualité musicale de la soirée est sans équivoque. Dans la fosse, Sir Antonio Pappano traduit la partition grouillante de Wagner de façon douce et alerte, sans dénaturer sa substance même. Sur le plateau, Bryn Terfel campe un Sachs d’expérience, et ne déçoit sur aucun point dans une performance émouvante et attachante. Le ténor Gywn Hughes Jones interprète un Walther empli de passion et de sensibilité, et dont l’effort constant et la concentration mènent à son moment de gloire : la chanson du concours.

Le fabuleux ténor Allan Clayton compose un immense David, fougueux et solaire. Difficile de trouver meilleur Beckmesser que Johannes Martin Kränzle : sa gestuelle et son sens de l’humour millimétré font mouche. Après Glyndebourne en 2011, le Metropolitan Opera l’a découvert dans ce rôle en 2014. Même si l’Europe le connaît déjà plutôt bien, ses premiers pas au Royal Opera n’ont eu lieu qu’en septembre dernier dans la peau de Don Alfonso, dans Così fan tutte.

L’Eva de la soprane Rachel Willis-Sørensen est ronde, précise et puissante, et la mezzo Hanna Hipp se montre excellente en Magdalene, fiancée de David. La basse Veit Pogner, l’orfèvre et père d’Eva, insuffle nuance, brillance et stabilité sous les traits de Stephen Milling. Enfin, le merveilleux Sebastian Holececk (le Maître Chanteur Fritz Kothner) nourrit les applaudissements les plus enjoués pour ce personnage généralement difficile à mettre en valeur, que son timbre de baryton-basse fait briller.

traduction libre de la chronique de Sam Smith

Les Maîtres Chanteurs de Nuremberg | 11 – 31 mars 2017 | Royal Opera House, Covent Garden

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