Nietzsche : La maladie Wagner

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« Mon expérience la plus marquante fut une guérison. Wagner n’est qu’une de mes maladies. »

Nietzsche

 

« Wagner résume la modernité. Rien n’y fait, il faut commencer par être wagnérien. » Le grand problème de Nietzsche est celui de la modernité et de la décadence qui lui est propre. La décadence, c’est l’appauvrissement de la vie, l’appauvrissement de toute force vitale : pour Nietzsche en effet, au fondement de toute chose il doit y avoir une force de vie, comme une grande force de vie venant du centre du monde et s’exprimant en toute chose. Cette force de vie, c’est ce qu’il appelle « la volonté de puissance » : non pas une volonté de pouvoir, pour prévenir un contresens commun, mais « ce qui veut dans la volonté » (Deleuze), la volonté en train de vouloir, autrement dit la puissance d’épanouissement de toute chose.

Or cette force de vie est à comprendre comme un flux toujours en train de jaillir, en formation perpétuelle ; et la caractéristique essentielle de la civilisation – et en particulier de la modernité – c’est qu’elle ne supporte pas les choses fluctuantes, les choses changeantes. Aussitôt qu’il y a eu science, les hommes ont eu besoin d’arrêter les choses, de les fixer dans des limites claires et déterminées : comment en effet connaître ce qui change tout le temps ? Comment donner une définition générale d’une chose en perpétuelle transformation ? C’est impossible, et les hommes préférant renoncer à la véritable nature des choses plutôt qu’à leur pseudo science, n’ont pas hésité à dénaturer la nature. Ils ont figé le flux en entités déterminées, et ont par là bloqué la volonté de puissance. Dès lors, ce flux n’était plus que faible suintement ; il était dégénéré, malade, appauvri, et a contaminé le monde et la vie.

 

Or Nietzsche pensait être le seul à avoir compris cette trahison que la modernité a infligée à la nature des choses – le seul, avec Wagner. Car longtemps, Nietzsche a cru partager cette conscience avec le compositeur, et c’est bien là ce qui explique cette « amitié d’étoiles » dont on a tant entendu parler. Si Nietzsche a commencé par adorer Wagner, c’est parce qu’il voyait en lui un « inactuel », c’est-à-dire quelqu’un qui n’épousait pas son époque, qui n’était pas enfermé en elle mais avait au contraire conscience de toute la maladie que cette époque portait en elle. Quelqu’un qui avait conscience, finalement, de la décadence de son époque, de ce que cette époque avait de sclérosant et d’étouffant. L’inactualité de Wagner, c’était celle d’un artiste qui bien que vivement apprécié par son époque, ne se satisfaisait pas de cette appréciation : il était apprécié, mais se sentait incompris. Car Nietzsche le disait, le public aimait Wagner pour les effets de sa musique, ces grands effets qui émouvaient les masses. Mais ne percevoir que ces effets, c’était ne s’arrêter qu’à ce qu’il y a de moderne dans cette musique, autrement dit d’anti-nietzschéen et – croyait Nietzsche – d’anti-wagnérien. Car l’effet, ce n’est rien d’autre qu’une attitude théâtrale qui mime la vie au lieu de la vivre authentiquement. C’est encore bloquer la volonté de puissance pour en prendre comme une « photo » à un moment donné, et s’extasier devant cette photo « si bien prise ! » alors qu’elle ne rend déjà plus compte de ce qu’était la chose dans sa complexité. « Ah oui, la colère, c’est tellement cela ! » dirait le spectateur convaincu, face à ce qui ne laisse entendre qu’un aspect figé et partiel de la colère. Mais ces effets, pensait Nietzsche, n’étaient pas mimes : c’est le public trop sclérosé qui les interprétait ainsi. Ces effets n’étaient pas « effets », ils étaient expression de cette force fondamentale jaillissante que seuls Nietzsche et Wagner avaient réussi à retrouver, la « volonté de puissance ». Ils étaient puissance venue du fond de la nature et se manifestant au génie wagnérien. 

À cet égard, Nietzsche ne pouvait qu’être sensible au choix de l’ancrage de L’anneau du Nibelung dans la mythologie de la nature. Le « Ring », c’est la puissance de la nature qui terrasse toute tentative de l’homme de se l’approprier. La nature offre cette force incroyable qu’est l’or du Rhin, source de toute puissance, de tout pouvoir, de tout épanouissement, mais les hommes ne savent en faire qu’un usage trop restreint. Ils ne voient dans cet or autre chose que la formation d’un anneau capable d’assouvir leurs désirs de puissance « sociale », la capacité de satisfaire leurs petites ambitions individuelles ; ils n’y voient pas l’opportunité d’épouser le flux de la nature. C’est pourquoi cet anneau au départ source de toute puissance, devient finalement source de toute destruction : il anéantira aussi bien Wotan et toute la race des dieux, qu’Alberich et toute la race qui vit sur la terre. Il n’y aura plus rien, parce qu’à l’image de la modernité, les hommes auront corrompu la force de la nature en l’indexant à quelque chose de bien trop petit pour elle : le désir humain de dominer ses semblables. À la fin de L’or du Rhin, Alberich maudit l’anneau : tout le monde le voudra, mais quiconque l’aura n’en sera jamais satisfait. Autrement dit, le désir des hommes s’orientera désormais vers un mauvais objet, objet responsable de leur malédiction, de leur malheur et finalement de leur extinction. Qu’est-ce donc là, sinon l’expression mythologique du danger de la décadence moderne ?

 

Mais bientôt, Nietzsche va douter. Et si ces « effets » n’étaient pas l’expression de la force fondamentale de la nature, mais bien ces mimes que les spectateurs voient en eux ? Et si Wagner donnait à voir cette destruction totale non pas pour prévenir la décadence, mais bien parce qu’il voudrait contribuer au versant négatif de cette décadence, autrement dit : et si Wagner était en train de conduire l’humanité à sa perte, en rendant la destruction totale séduisante à ses yeux ? Et si Wagner était en train, tout simplement, d’assassiner la vie ?

Voilà ce que Nietzsche se mit à penser de Wagner, et voici donc ce qui les opposa « comme deux antipodes ». L’un (Nietzsche) célébrait la vie, envers et contre cette époque qui la détruisait à petit feu, alors que l’autre (Wagner) caressait l’époque dans le sens du poil en éteignant en elle toute force de résistance qui lui ferait aimer la vie. Le tragique des opéras wagnériens, se dit Nietzsche, n’est pas comme il l’avait d’abord pensé conscience de la vanité d’une vie dénaturée et appel à la vie véritable, mais simple renonciation à la vie. Ainsi Parsifal, par exemple, renonce à toute force de vie en prêchant la chasteté : on voit là l’aspect insidieux des valeurs chrétiennes tant critiquées par Nietzsche. Car pour Nietzsche, le christianisme est dangereux en ce qu’il n’est rien d’autre qu’un dégoût de la vie : le christianisme, c’est la religion qui nous dégoûte de toutes nos pulsions, qui nous fait mépriser ce que la nature nous fait spontanément ressentir, tuant ainsi la seule force d’épanouissement qui aurait pu constituer pour nous un réel salut. Elle nous fait détester ce qu’est l’homme, et – trahison terrible – Wagner s’en est fait le relais. Il a fait de Parsifal l’apôtre de la chasteté, de ce Parsifal qui reste froid à l’égard des charmes de Kundry, de ce Parsifal qui n’atteint le rang royal qu’en étant baptisé, baptisé par celle-là même qui avait rendu manifeste sa renonciation à la sensualité. Nietzsche avait cru voir dans le pessimisme de Wagner (hérité de Schopenhauer) un regard désapprobateur sur son époque avilissante : il n’y voit plus maintenant que désapprobation à l’égard de la vie et de l’homme.

« C’est dès l’été 1876, alors que le premier festival battait son plein, que j’ai en mon for intérieur, pris congé de Wagner. (…) Richard Wagner, en apparence au faîte du triomphe, en réalité un décadent miné par le désespoir, s’effondra soudain, éperdu et brisé, au pied de la Croix des chrétiensAucun Allemand n’eut-il donc d’yeux pour voir, de pitié pour ressentir douloureusement cet affreux spectacle ? Ai-je été le seul à souffrir par et pour lui ? Bref, cette catastrophe inattendue m’a en un éclair dévoilé l’endroit que je venais de quitter, et donné ce frisson rétrospectif que l’on ressent toujours lorsque l’on est passé sans le savoir à travers un immense danger. Quand je repris ma marche solitaire, je tremblais ; peu après, je tombais malade, plus que malade, las, las à mourir d’être si radicalement déçu par tout ce qui nous restait à nous, hommes modernes, pour nous enthousiasmer, par toute cette force, tout ce travail, tout cet espoir, toute cette jeunesse, tout cet amour systématiquement gaspillés ; las à mourir, de dégoût pour cette hypocrisie idéaliste et ce ramollissement de la conscience qui, une fois de plus, avait eu raison de l’un des plus audacieux. »

 

Nietzsche expérimente alors l’absolue solitude, il est bel et bien l’unique inactuel. Il sait désormais qu’il ne peut plus se tourner vers Wagner ; il sait même que sa tâche consiste à se détourner de Wagner comme de l’époque décadente qui l’entoure. Wagner et la décadence sont à ses yeux deux termes qui expriment un même phénomène, et Nietzsche vit la lutte contre ce phénomène comme sa destinée. Certes, il va souffrir profondément de ce détachement à l’égard de celui qui aura été son âme sœur : « car je n’avais jamais eu personne d’autre que Richard Wagner ». Mais dans cette souffrance, il trouvera également le fonds dans lequel puiser sa force de résistance : car résister contre Wagner, c’est résister contre l’atrophie de la vie ; c’est donc la puissance de résistance inouïe dont seuls savent faire preuve ceux qui sont au bord de sombrer. « Tourner le dos à Wagner, ce fut pour moi un dur destin. Plus tard, reprendre goût à quoi que ce soit, une vraie victoire. Nul peut-être ne fut, plus que moi, dangereusement empêtré dans la wagnéromanie, nul n’a dû s’en défendre avec plus d’acharnement, nul ne s’est davantage réjoui d’en être enfin débarrassé. » Renoncer à Wagner, cela aura été résister à la force décadente qui fait sombrer ; cela aura été : se vivifier.

 

Manon Bosc

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