L’exaltant Pelléas et Mélisande d’Olivier Py à Amsterdam

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Amsterdam vibrait à l’heure française. L’un des sommets de l’opéra tricolore était en effet défendu par deux de nos compatriotes. Le premier est bien connu : Olivier Py, l’un des piliers de la scène lyrique hexagonale. Le second est plus inattendu, puisque Stéphane Denève remplaçait Daniele Gatti en raison des déboires de ce dernier avec l’Orchestre du Concertgebouw. Le spectacle qui en résulte est un Pelléas et Mélisande exaltant, inégal, esquissant le plus inoubliable portrait de l’héroïne principale.

Commençons par une déception. Directeur musical à Bruxelles et Saint Louis, Stéphane Denève offre une lecture brouillonne du chef d’œuvre de Debussy. Oscillant entre ralentis et accélérations, le chef français crée d’inexplicables décalages, bientôt résolus après ce soir de première. Les seuls traits caractéristiques se situent davantage dans certains détails d’orchestration, ici une harpe qui claque, là une clarinette acide, sans que cette attention instrumentale ne dépasse le simple effet criard. Et pourtant quel orchestre ! Les interludes symphoniques font entendre de somptueuses envolées wagnériennes, et les bois du Concertgebouw d’Amsterdam épousent avec panache la magie poudroyante de l’harmonie debussyste.


Paul Appleby (Pelléas), Elena Tsallagova (Mélisande)


Pelléas et Mélisande, Dutch National Opera

Après une production moscovite en 2007, Olivier Py signe une fascinante mise en scène de Pelléas.  Ce qui frappe le plus ici, c’est la pléthore d’idées théâtrales de génie. Citons pour le plaisir quelques exemples : des interludes vécus comme des rêves en accéléré, Geneviève sans cesse dérangée par Yniold durant la lecture de sa lettre, Golaud cherchant sans l’obtenir le réconfort auprès d’Arkel, ou encore la pierre tombale où la balle d’Yniold s’est glissée… Les fidèles d’Olivier Py pourront reprocher au metteur en scène d’utiliser son univers habituel tout d’ors et de noirs, et les (incroyables) structures mobiles de Pierre-André Weitz. Manipulés sous les yeux des spectateurs, les éléments du décor symbolisent tantôt un château, tantôt un chemin escarpé surplombant l’océan, avec un pouvoir de suggestion prodigieux. L’imagination théâtrale de Py est telle qu’il réussit des scènes ordinairement statiques (sublime scène de Golaud souffrant dans son lit) mais rate étrangement des moments plus attendus comme la scène de la chevelure de l’acte 3 ou une scène de voyeurisme d’Yniold placé sous les fenêtres étonnamment plate. De même, il manque peut-être un soupçon de cohésion notamment durant l’acte final traité à la façon d’une pièce de l’Absurde pour littéralement emporter l’émotion. Mais Py délaisse tout symbolisme et toute sécheresse pour offrir un foisonnant Pelléas, d’un bouleversant mouvement philosophique. Les masques de la mort et de la sénilité sont présents, mais avec une vie et une humanité d’une fascinante tendresse.

Tous les chanteurs apparaissent ici comme de merveilleux comédiens. Mention spéciale à l’Yniold de Gregor Hoffmann, excellent chanteur et jeune acteur en devenir.  Malgré la vérité de ses gestes, le Golaud de Brian Mulligan ne parvient pas à habiter la scène. Le Pelléas de Paul Appleby souffre également d’un manque de projection et d’un timbre nasal dans l’aigu. Plus chantant, l’Arkel de Peter Rose se tire très convenablement de l’humanité de son personnage. Mais ce sont surtout les personnages féminins qui tirent leur épingle du jeu. D’une merveilleuse présence maternelle, Katia Ledoux brosse une splendide scène de la Lettre. Plus encore, c’est peut-être pour sa vision du personnage de Mélisande que le spectacle amstellodamois est inoubliable. Si la ronde des fantasmes rapproche parfois Olivier Py de délires felliniens, on ne peut s’empêcher de penser à un autre cinéaste pour sa capacité à magnifier les femmes. Il y a du Almodovar dans ce personnage incroyablement complexe, charnel, mystérieux de Mélisande. Silhouette frêle, chevelure rousse, Elena Tsallagova est ici comme transfigurée. Ni femme-enfant, ni femme fatale, ni métaphore de la mélancolie, Mélisande ici séduit, émeut, avec un grand sourire triste. Dotée d’un français parfait, d’une voix souple, puissante et pénétrante, Elena Tsallagova (déjà remarquable dans le Pelléas parisien de Bob Wilson capté en DVD) se métamorphose petit à petit sous nos yeux. Telle qu’on la voit à Amsterdam, c’est l’une des plus grandes Mélisande de l’histoire.

Laurent Vilarem
Amsterdam, 5 juin 2019

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