Les Trois Sœurs d’Eötvös à Francfort : l’évidence du chef d’œuvre

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Créé à Lyon en 1998, Trois Soeurs de Peter Eötvös est l’opéra contemporain qui a connu le plus de nouvelles productions. A Francfort, l’admirable mise en scène de Dorothea Kirschbaum confirme le statut de chef d’œuvre d’un ouvrage qui apparaît désormais comme un incontournable du répertoire du XXe siècle.

Premier élément de cette éclatante réussite : le livret dû au compositeur et Claus H. Henneberg (le librettiste de Lear de Reimann, autre classique de l’opéra moderne), qui déploie un fulgurant condensé de la pièce éponyme de Tchekhov. Ici, la chronologie est déstructurée, en trois séquences séparées. On revoit la même scène selon quatre points de vue différents : les trois sœurs Irina, Olga et Macha mais également le frère Andreï. Loin d’être absconse, l’intrigue éblouit par sa subtilité et apporte une étonnante épaisseur humaine à des personnages rongés d’ennui et de frustration.


Eric Jurenas (Natascha), Dmitry Egorov (Olga) (c) Monika Rittershaus


Ray Chenez (Irina), David DQ Lee (Mascha), Dmitry Egorov (Olga)
(c) Monika Rittershaus

Musicalement, le hongrois Peter Eötvös parvient à ce même équilibre entre scènes quotidiennes où tout se dit et monologues d’une bouleversante intensité. A titre de comparaison, on pourrait affirmer que Trois Soeurs poursuit la lignée pudique et intime de Pelléas et Mélisande de Debussy, zébrée des confessions à cœur nu d’Eugène Onéguine de Tchaïkovski. Le premier acte est un festival d’idées musicales saisissantes : le sifflement de Macha qui réapparaîtra de façon si douloureuse à la fin de l’ouvrage, les longues tenues nostalgiques de l’accordéon, et la séparation d’un ensemble de solistes avec un grand orchestre en arrière-scène, offrant aux trois sœurs un cocon protecteur et stérile, et faisant de la scène une caisse de résonance aux infinies profondeurs.

La production de Francfort présente comme à la création de 1998 la version pour contre-ténors. Outre un élément de stylisation qui rappelle autant la musique baroque que le kabuki japonais (à Lyon, la mise en scène était signée Ushio Amagatsu), ce choix du travestissement transpire l’évidence. Sans aucun effet ni aucune vulgarité, chacun des chanteurs s’empare du rôle avec un subjuguant naturel. Dans le rôle de l’aînée Olga, Dmitry Egorov est nécessairement plus effacé. Plus exubérante, la Macha de David DQ Lee brûle les planches, en dépit d’une prononciation russe certainement exotique. Mais c’est l’américain Ray Chenez, qui bouleverse, dans le rôle d’Irina qui se résigne douloureusement à épouser le baron (solide Krešimir Stražanac). Dans une distribution engagée, on notera également l’excellent Andreï de Mikołaj Trąbka impressionnant de feu et présence intérieurs, et l’émouvant docteur de Mark Milhofer. Seul Iain MacNeil déçoit en Werschinin car sa retenue ne développe pas entièrement la puissance émotionnelle dévastatrice de la scène finale.

Sans hiatus avec l’œuvre, la mise en scène de Dorothea Kirschbaum réalise un sans-faute stylistique et scénographique. Dans un beau décor mobile, entre jardin d’enfants et appartement nordique Ikéa, Dorothea Kirschbaum anime admirablement les scènes de groupe, incarnant avec très peu de moyens la quintessence de chacun des personnages, tout en veillant à la fluidité des élans passionnels. Même probité du côté de la fosse avec le double orchestre dirigé par Dennis Russell Davies et Nikolai Petersen, couronnant l’absolue réussite de la soirée.

On se prend à rêver maintenant d’un retour des Trois Soeurs dans le pays qui l’a créé. Depuis quinze ans, Philippe Jaroussky en tête, la France possède un magnifique vivier de contre-ténors. L’opéra d’Eötvös offre trois sublimes rôles à leur tessiture, au diapason d’une partition moderne, accessible et appelée à rester.

Laurent Vilarem
(Francfort, 23 septembre 2018)

Crédit photo : Monika Rittershaus

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