La leçon de chant de Philippe Jordan à l’Opéra Bastille

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Philippe Jordan n’a pas son pareil pour instaurer une atmosphère de confiance. Après son intervention très remarquée au Collège de France, le directeur musical de l’Opéra de Paris offrait une master-class de chant dans l’Amphithéâtre de l’Opéra Bastille. Avec décontraction, le chef suisse prévient, le micro à la main : il ne s’agira pas d’une leçon de chant traditionnelle, abordant l’interprétation lyrique de façon technique, mais un échange amical et bienveillant afin d’établir un rapport entre un chef et de jeunes talents promis à une belle carrière. C’est un bonheur de voir Philippe Jordan partager son enthousiasme (car derrière une exquise cordialité, l’homme est un être bouillonnant et nerveux !) et se montrer tour à tour amusant, naturel, compréhensif et exigeant avec les chanteurs de l’Académie de l’Opéra de Paris. Une vraie leçon de chant, un régal.

Au répertoire de la soirée, Carmen de Bizet sera l’unique ouvrage. Un opéra, périlleux pour de jeunes chanteurs, en raison du poids dramatique de la scène finale, mais dont on n’entendra ici que les airs proches de Mozart et d’Offenbach. Première à monter sur scène, l’Américaine Jeanne Ireland s’avère l’authentique révélation de la troupe. Après un premier déchiffrage de la séguédille « Près des remparts de Séville », le chef entre dans le cœur du sujet. Ainsi, la jeune mezzo devra apprendre à chuchoter pour respecter l’indication « pianissimo leggiero » des premières mesures. La transformation de la chanteuse est timide mais réelle, le personnage de la gitane insolente s’esquissant de plus en plus finement durant la dizaine de minutes de sa master-class.

Ce ne sera hélas pas le cas pour la Micaëla de Marianne Croux. Dotée d’une voix puissante, la soprano franco-belge se cantonne à une interprétation purement musicale de l’air « Je dis que rien ne m’épouvante ». Jordan aura beau rappeler la vérité du personnage, appeler à plus d’audace, tout en multipliant les techniques afin d’apporter plus d’urgence dramatique (inspirer par exemple juste avant de chanter), rien n’y fera, Marianne Croux se montrera davantage soucieuse de ligne vocale que d’expressivité lyrique. Et lorsque Philippe Jordan « s’attaquera » à la prosodie de la jeune chanteuse, cette dernière restera comme arc-boutée derrière ses acquis vocaux.

C’est l’aspect le plus passionnant des master-class : comment, devant un amphithéâtre bondé et attentif, se remettre en question face au miroir révélateur de la scène ?  A la charismatique mezzo égyptienne Farrah El Dihany, Philippe Jordan lancera également : « N’aie pas peur que ta voix craque. Ose ! ». Mais l’art de l’interprétation musicale est redoutable ; les jeunes chanteurs, et c’est bien compréhensible, hésitent souvent à sortir de leur zone de confort. A chaque syllabe convergent d’innombrables indications de nuances, de rythmes et d’intentions, que seule l’épreuve de la scène peut concilier. Mais Philippe Jordan veille, il traque le théâtre, se soucie de la rigueur comme de l’expression, tout en gardant calme et générosité. L’expérience est aussi exaltante à voir qu’à écouter.

Laurent Vilarem
(Paris, le 17 mai 2018)

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