A Amsterdam, le grand gentil loup de Vasco Mendonça

Xl_the-girl-the-hunter-and-the-wolf-amsterdam-2022 © Kim Krijnen

Et si on s’amusait à réécrire les contes de notre enfance ? Dans le Petit Chaperon Rouge, le loup apparaît comme un terrible prédateur et l’enfant comme un être fragile et menacé. Et si on inversait les rôles ?

C’est la mission que se sont lancés le compositeur portugais Vasco Mendonça (l’un des plus importants de son pays) et le librettiste Gonçalo M. Tavares (immense écrivain lusophone, traduit dans le monde entier) dans leur opéra La petite fille, le chasseur et le loup créé à l’Opéra d’Amsterdam. Il s’agit bien d’un ouvrage pour enfants : la salle est remplie de petites têtes blondes (parfois en dessous de cinq ans) et un calme relatif règne avant le début de la représentation.

The Girl, the Hunter and the Wolf - Dutch National Opera (2022) (c) Kim Krijnen

L’histoire est magnifique : le loup rencontre deux petits cochons mais il est blessé par un chasseur. S’il hurle, c’est parce qu’il a faim : c’est dans sa nature. S’il fait peur, il le regrette : on le considère comme un monstre parce qu’il est différent. Il rencontre une jeune fille avec laquelle il parvient à établir un lien. Le loup souhaite aller sur la Lune “où il n’y aurait plus de chasseurs”, mais hélas un chasseur le retrouve. Et dans la maison de la petite fille où il s’est réfugié, c’est finalement le chasseur qui se trouve dans le lit pour pouvoir le tuer !

Difficile de savoir ce qu’ont pensé les enfants présents à la représentation. On aurait pu les croire effrayés par les hurlements du loup blessé, d’autant que le spectacle affronte frontalement certains épisodes de violence. Mais les psychanalystes ont montré depuis longtemps que cette intensité était inhérente à l’effet cathartique des contes. A l’exception d’un enfant très jeune (qui partira au tout début de la représentation), tous les jeunes spectateurs restent très calmes, les yeux fixés vers la scène.

La mise en scène d’Inne Goris est très ingénieuse. Un rectangle recouvert de feuilles fait apparaître de façon poétique les objets nécessaires à l’action tels une porte ou un arbre. Les costumes de Lotte Boonstra sont délicieux : la veste de la jeune fille est d’un rouge éclatant, les petits cochons ont bien la queue en tire-bouchon et la fourrure de loup qui recouvre la tête du chanteur est d’une vérité criante. Il y a beaucoup d’humanité et de malice dans les interactions entre les personnages. Les chanteurs épousent formidablement leurs rôles : le loup d’Arturo den Hartog possède, non une voix de basse comme on aurait pu s’y attendre, mais une voix de contre-ténor (qui manque certes un peu de puissance). Leonie van Rheden est un très bon chasseur mais c’est Sabra El Bahri-Khatri qui illumine la scène dans le rôle éclatant de la jeune fille/petit chaperon rouge.

The Girl, the Hunter and the Wolf - Dutch National Opera (2022) (c) Kim Krijnen

Musicalement, Vasco Mendonça choisit une formation originale. Situé à l’arrière de la scène, l’ensemble Spectra se compose en effet d’un violoncelle, d’une clarinette, d’une guitare électrique et d’un set de percussions. Avec ses courtes boucles rythmiques, on songe bien sûr au minimalisme américain, notamment Steve Reich, voire Pays-Bas oblige à la musique de Louis Andriessen, d’autant que Mendonça n’adoucit pas sa palette instrumentale. Il y a une forme de noirceur dans cet opéra destiné aux enfants, combinée à des plages très mélancoliques. La petite fille, le chasseur et le loup fait ainsi entendre de nombreux airs élégiaques durant lesquels les personnages se regardent eux-mêmes et se plaignent de leur condition. Usant d’une écriture vocale lyrique, Mendonça écrit des airs suspendus qu’on dirait tout droit sortis d’un opéra de John Adams ou d’une comédie musicale de Broadway. L’air final de la jeune fille “Le monde danse” apparaît comme la plus belle réussite poétique de cet ouvrage attachant.

En raison de nombreux interludes instrumentaux, le spectacle semble parfois un peu lent mais la force de la proposition de Mendonça et Tavares (ainsi que la qualité des interrogations qu’elle soulève chez les enfants) est telle qu’on souhaite la reprise prochaine de cette Jeune fille, le chasseur et le loup sur nos scènes françaises.

Laurent Vilarem
18 octobre 2022, Amsterdam

The Girl, the Hunter and the Wolf à l'Opéra d'Amsterdam, du 16 au 23 octobre 2022

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