Un War Requiem poignant ouvre la nouvelle saison lyrique lyonnaise

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L’Opéra de Lyon ouvrait lundi sa saison lyrique avec une œuvre étonnante pour cette occasion : le War Requiem de Benjamin Britten, non pas en version de concert mais dans une nouvelle production mise en scène par Yoshi Oida. Cet oratorio fut créé en 1962 pour la reconstruction de la cathédrale de Coventry, détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Le compositeur y insuffle alors son rejet de la guerre et de ses atrocités en mêlant le Requiem aux textes de Wilfred Owen, poète anglais engagé volontaire durant la Première guerre mondiale où il périt le 4 novembre 1918, soit une semaine seulement avant l'armistice.


War Requiem, Opéra de Lyon ; © Stofleth

War Requiem, Opéra de Lyon ; © Stofleth

Yoshi Oida se considère comme le serviteur de ce chef d’œuvre de Britten qui lui parle particulièrement : âgé aujourd’hui de 84 ans, il a connu les horreurs de la guerre qui ont marqué son enfance au Japon. Pour lui, la paix est un rêve dans cette Histoire de l’Humanité où les guerres ponctuent les ères et où, pas un seul instant, nous n’avons connu de paix dans l’ensemble des civilisations. Loin d’employer un ton pessimiste ou accusateur pour asséner cette vérité, il montre la guerre pour mieux orienter vers la paix et nous laisse nous interroger sur ces notions.
Pour cela, la Maîtrise de l’Opéra de Lyon devient une classe d’enfants qui assiste au spectacle des conflits, ces histoires de soldats ennemis qui se réconcilient, ne savent plus pourquoi ils s’entre-tuent, se retrouvent dans la mort pour dormir enfin, ou encore cette femme qui a perdu un être cher et que la douleur déchire, ces bébés de chiffon posés à terre, puis emmaillotés dans les drapeaux de différents pays avant que chaque choriste ne vienne poser le portrait d’un soldat par terre… Dès le début, la mort est présente avec ces corps enveloppés, ces habits de soldats posés au sol pour représenter leurs occupants (défunts), les bâtons plantés afin de suspendre leurs casques, ou encore plus tard dans la soirée, ces images de guerre projetées sur le mur du fond… Le sacrifice d’Abraham devient un véritable spectacle de marionnettes (macabre par son issue) joué devant les enfants, toujours témoins, toujours pris à partie, ces mêmes enfants qui se réuniront autour du cercueil pour prier ou bien qui recouvriront certains des portraits déposés par les choristes d’un voile blanc. Nous voyons donc des enfants voir la guerre et ses horreurs et c’est alors à chacun d’en tirer ses propres conclusions. Quel spectacle le monde offre-t-il à sa descendance ? Nous-même, n’avons-nous pas été ces enfants, témoins de guerre, de près (tel Yoshi Oida qui confie avoir perdu son cousin, contemplé chaque jour des cadavres et qui était simplement heureux de pouvoir dormir dans son lit la nuit sans ne plus avoir à descendre dans les abris une fois la guerre finie), ou de loin (voyant les conflits dans les journaux papiers, télévisés, à la radio, sur Internet…) ? Le metteur en scène nous offre ici bien des choses à voir, sur lesquelles réfléchir, mais aussi bien des choses à ressentir en appuyant la partition déjà poignante de Britten.


Ekaterina Scherbachenko ; © Stofleth

A l’origine, ce dernier avait composé cet oratorio pour Galina Vichnevskaïa (russe), Peter Pears (anglais) et Dietrich Fischer-Dieskau (allemand) afin de réunir ces trois nations qui s’étaient déchirées durant la guerre. Malheureusement, l'URSS ne permit pas à Vichnevskaïa de se rendre à Coventry pour le concert où elle fut remplacée par Heather Harper. L’Opéra de Lyon a souhaité conserver et respecter cet esprit en réunissant ici trois solistes de nationalités différentes : Ekaterina Scherbachenko (russe), Paul Groves (américain) et Lauri Vasar (estonien qui se perfectionna à Salzbourg). La soprano offre des moments parfois déchirants dans son interprétation, ayant ici perdu un être cher, s’effondrant de chagrin, véritable victime collatérale de la guerre qui laisse dans son sillon veuves, orphelins, parents, frères et sœurs des défunts. Les aigus sont puissants ou doux selon l’intention, les mediums sont ambrés et la justesse d’interprétation trouve écho dans la voix. Le ténor américain affiche un visage grave tandis que son compère baryton joue davantage avec ses expressions, s’amusant même avant la scène des marionnettes. Là aussi, les voix sont très bien projetées, la diction est bonne et l'incarnation totale, mais ce ne sont pas les solistes qui sont au premier rang vocal de cette partition : c’est aux chœurs que revient cette place.

Pour l’occasion, les Chœurs de l’Opéra de Lyon ont été quelque peu renforcés et ce ne sont pas moins de 80 voix qui s’unissent parfaitement, formant une véritable entité capable de pianissimi impressionnants compte tenu du nombre imposant de participants, tout comme de fortissimi tonitruants et même effrayants dans ses colères, comme le Dies irae. Présent presque tout au long de la représentation, d’abord derrière le rideau de tulle puis avançant et se reculant sur scène, il est l'une des claques de la soirée. La diction et les nuances que parvient à obtenir Geneviève Ellis (ici cheffe des chœurs) de cet ensemble massif imposent ici une certaine forme de respect.

Côté fosse (et même scène, puisqu’un orchestre de chambre s’y joint au symphonique), le tout nouveau et jeune chef d’orchestre permanent de la maison, Daniele Rustioni, montre une intelligence et une sensibilité des plus justes dans sa direction, apportant une palette de couleurs et de nuances qui lui vaut un véritable triomphe au moment des saluts.

Une production mémorable dont l’originalité est savamment apportée à une œuvre atemporelle servie avec talents. A voir à l’Opéra de Lyon jusqu’au 21 octobre.

Elodie Martinez

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