Un Coq d’or qui illumine les Fêtes à Bruxelles

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La capitale belge n’avait pas eu la chance de voir Le Coq d’or depuis 1981. Quelle belle idée a eu la Monnaie de programmer cette œuvre issue d’un conte de Pouchkine qui reste malheureusement trop rarement jouée sur les scènes occidentales malgré son atemporalité et son intelligence, tant côté livret que partition. L’humour côtoie la satire politique sans afficher de morale finale, ce qui vaudra à l’œuvre la censure de la part du tsar Nicolas II.


Dessins de costumes © La Monnaie

Tout commence avec le tsar Dodon qui souhaite gouverner depuis son lit, grand amoureux de la sieste. Si les menaces d’envahissement de la part des états voisins le dérangent, ce n’est point pas souci du peuple mais uniquement parce que cela gêne ses impériales siestes. N’étant point stratège autrement que pour organiser ses oreillers, il ne parvient pas à trouver de solution durable. C’est alors qu’intervient l’Astrologue ; ce dernier lui offre un coq d’or. L’animal magique chantera pour lui afin de le prévenir lors de l’approche de dangers. Le tsar, heureux de pouvoir se coucher tranquillement, remercie l’Astrologue en lui promettant de lui accorder le moindre de ses vœux « comme s’il s’agissait du sien ». Le vieillard préfère garder pour plus tard sa requête et quitte pour un temps l’histoire.

La guerre finit par arriver et le tsar envoie sans remord ses deux fils au front, d’où ils ne reviendront jamais. Il finit par devoir sortir de son lit afin de prendre lui-même les armes. C’est alors qu’il rencontre l’ensorcelante tsarine de Chemakhane dont le charme l’envoûte immédiatement, au point de décider un rapide mariage. C’est alors que ce dernier se prépare que l’Astrologue revient réclamer son vœu : il souhaite la tsarine. Fou de rage, le tsar tue l’insolent dans un geste colérique. La tsarine le maudit : « disparais, monstre hideux, toi et ton peuple d’idiots ! » Le coq d’or descend alors et tue le tsar d’un coup de bec. Le peuple découvre son souverain sans vie et se demande « comment ferons-nous sans le tsar ? » avant que l’Astrologue n’intervienne pour nous expliquer que seuls la tsarine et lui étaient bien vivants, que les autres n’étaient que « chimères, élucubrations, fantômes blafards, vacuité… », faisant écho à sa toute première intervention où il se présentait à nous comme mage pouvant conjurer les ombres, allant nous présenter un vieux conte « menteur, certes, mais instructif ».

La mise en scène signée Laurent Pelly est comme l’œuvre : amusante, parodique et à double sens. Comme à son habitude, le metteur en scène sait faire rire sans jamais en faire trop grâce à un grand respect de l’œuvre. Jouant avec les nuances de gris, il offre un visuel très appréciable et d’un bel esthétisme dans lequel le Coq couleur or ressort tout particulièrement. Seul léger bémol : le fait de dissocier l’interprète vocale du coq, Sheva Tehoval, de l’interprète scénique, Sarah Demarthe. La voix reléguée en coulisse perd de sa clarté et, bien que l’on ne voit pas les lèvres du coq, l’impression de décalage entre geste et parole reste tout de même présente. Les deux interprétations restent cependant tout à fait plaisantes.


Dessins de costumes © La Monnaie

La scène s’ouvre donc sur un immense lit jonché en haut d’un tas noirâtre de terre ou de charbon, symbole des travailleurs sur lequel règne le tsar en pyjama, bien emmitouflé dans ses couettes. Il faudra d’ailleurs soulever le lit et creuser un peu afin de retrouver l’armure du roi. Les chœurs et fils du tsar arborent fièrement une coupe faisant référence à la crête de coqs, donnant à la cour du tsar un air de poulailler et de bassecour. L’acte II laisse place à une immense corne d’abondance dénudée, dont seule l’armature reste visible, permettant à la tsarine de Chemakhane de se faufiler entre les différents anneaux, montrant également qu’il ne reste ici d’abondance que des restes squelettiques. Le costume de la tsarine est pour sa part argent (à mettre en lien avec l’or du coq ?), offrant une arme de séduction supplémentaire au personnage. Vient enfin le dernier acte au cour duquel le lit fait à nouveau son apparition, cette fois porté par les chenilles d’un char. Rire et réflexion savent prendre place dans cette mise en scène de Laurent Pelly, au choix du public qui peut stopper sa lecture au niveau qu’il souhaite.

La direction des chanteurs n’est pas pour rien dans la réussite globale : Pavlo Hunka campe un tsar Dodon magistral dans ses airs d’homme capricieux, presque infantile, offrant une danse d’un ridicule grotesque parfaitement maîtrisé lorsque la tsarine l’y forcera au deuxième acte. Cette dernière apparait sous les traits de Venera Gimadieva dont le physique et la voix gracile servent à merveille le personnage. Les acrobaties de la partition sont effectuées sans difficulté apparente, et si la prononciation en pâtit parfois (ce qui est monnaie courante dans les notes les plus aigües où la difficulté des notes empêche bien souvent la netteté de la prononciation), le résultat reste tout à fait convaincant face à celle excellente de Pavlo Hunka.

Les deux fils du tsar sont pour leur part interprétés par Alexei Dolgov et Konstantin Shushakov qui offrent de truculents jeux d’acteurs tandis qu’Agnes Zwierko donne vie à une amusante Intendante Amelfa dont la voix aux reflets ambrés rappelle qu’aussi drôle soit le jeu, le talent ne se limite pas qu’au visuel, ce qui est plus discutable pour le Polkan d’Alexander Vassiliev qui reste toutefois convaincant. Si la voix ne nous transporte pas, les notes sont toutefois là et l’implication scénique est indiscutable. Enfin, Alexander Kravets dompte la partition de l’Astrologue et ses difficultés ; le rôle ayant quelque chose de surnaturel, les notes demandées peuvent parfois l’être pour certains chanteurs, passant d’un registre de tête à un de poitrine.

Un excellent choix de la part du Théâtre de la Monnaie en cette fin d’année, merveilleusement servi par Alain Altinoglu à la tête d’un orchestre symphonique de la Monnaie en grande forme. Les changements rythmiques de la partition s’enchaînent naturellement, l’intention ne baisse jamais, les musiciens servant les voix sans jamais passer par-dessus. Dommage que les travaux du Théâtre de la Monnaie poussent à se retrancher sous le chapiteau du Palais de la Monnaie de Tour & Taxis dont l’acoustique interne est certes excellente mais malheureusement trop peu hermétique à celle de l’extérieur. La pleine réussite du spectacle n’en est pas gâchée pour autant, loin de là : ce Coq d’or est bien parti pour marquer les esprits en donnant à cette fin d’année toute la festivité qu’elle mérite, plaçant ses couleurs dans l’intelligence de l’interprétation et laissant chacun libre de sa lecture, celle proposée étant multiple. Un Coq d’or donc, oui, mais à l’or fin !

A noter : la possibilité de voir le spectacle en streaming sur le site de la Monnaie du 12 janvier au 1er février.

Elodie Martinez

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