Marie-Nicole Lemieux, triomphante Judith aux Grands Concerts

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Avant d’être donnée au Théâtre des Champs-Elysées ce soir, Juditha Triumphans faisait halte dimanche à la Chapelle de la Trinité dans le cadre de la programmation des Grands Concerts qui, décidément, ne cesse de gâter son public en proposant une œuvre de Vivaldi relativement peu donnée au regard de la renommée du compositeur. De plus, si l’œuvre en elle-même constitue un véritable attrait pour cette soirée, la distribution a elle aussi de quoi attirer les foules, avec Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre sous la direction de Jean-Christophe Spinosi.

Composé sur un livret de Giacomo Cassetti et créé en 1716 à Venise, cet oratorio militaire est le seul des oratorios du compositeur à nous être parvenu et fait partie, ainsi que le rappelle le livret de la soirée, du « vaste corpus de manuscrits de Vivaldi redécouverts à la fin des années 1920 ». Les conditions de sa composition expliquent par ailleurs la forme de l’ouvrage, pour cinq solistes féminines, puisqu’il était dédié à l’Ospedale della Pieta, une institution en charge des jeunes orphelines de la ville, les « seules autorisées à se produire dans les ouvrages musicaux présentés ». Cela explique également la langue latine du livret, mais souligne aussi la modernité de Vivaldi et de son librettiste dans le choix du mode dramatique, sans le narrateur habituellement présent. Basé sur le Livre de Judith (quatrième livre des Apocryphes), l’oratorio relate donc la résistance du peuple juif face au général assyrien Holopherne et ses troupes – avec toutefois quelques allusions à la guerre entre l’Empire ottoman et la République de Venise – ainsi que la victoire de Judith, avec cependant une forte « charge érotico-sensuelle » entre les deux personnages.

Le rôle de Judith incombait – et incombera à nouveau ce soir à Paris – à la québécoise Marie-Nicole Lemieux, et l’on se délectait d’avance de ce que son immense talent de tragédienne allait faire de ce personnage, à la fois fragile et forte, victime et bourreau, douce mais accomplissant un acte barbare, véritable cheval de Troie incarné. En effet, la soumission et les propos tenus le plus souvent sont loin de ceux d’une guerrière impitoyable combattant au nom de Dieu. « Le Diable est dans les détails » dit-on, et il en est de même ici pour les intentions meurtrières de Judith que la cantatrice parsème, subtilement, tout au long de la soirée, comme lorsqu’elle lève les yeux au ciel un bref instant dans le dos de Holopherne avant de lui sourire avec amour – feint ou non, cela demeure assez mystérieux ici. On en vient par ailleurs à se demander si l’assassinat barbare est le but fixé depuis le départ ou une simple opportunité saisie tant l’ambivalence est grande et savamment maîtrisée. Les émotions, elles, sont parfaitement traduites par Marie-Nicole Lemieux, frêle dans ses moments de soumission, toujours passionnée et passionnante. Elle emporte le public dans les langueurs de son personnage, ses espoirs, ou son appel au courage quand vient l’ultime moment. La palette émotionnelle déployée est parsemée de nuances, parfois infimes, tandis que la voix puissante coule de source dès la première note et multiplie les couleurs afin d’offrir un portrait en parfaite adéquation avec la psychologie du rôle. Quant à la pyrotechnie vocale, elle est parfaitement au rendez-vous, comme dans l’air « Agitata infido flatu » qui tranche avec la parenthèse de « Transit aetas », voluptueuse et légère.

Le timbre de Sonia Prina surprend dans un premier temps, il accroche l’oreille qui finit par s’y faire pour mieux se laisser aller dans l’interprétation extrêmement investie du tyran qui n’a finalement ici pas grand-chose de tyrannique. Toutefois, la contralto parvient à rendre toute la dimension militaire et menaçante du personnage par sa seule force de suggestion, alors qu’elle peint paradoxalement un doux amoureux transit prêt à se plier aux volontés de celle qu’il aime. Elle offre ainsi un « Noli o cara te adorantis » durant lequel elle se rapproche et créé une intimité sensuelle avec Judith. Difficile de ne pas croire complètement à cet Holofernes magnifiquement mis en chair ici.

Vagaus apparait sous les traits d’Ana Maria Labin, toujours souriante, parfois avec un sourire en coin qui laisse imaginer des intentions cachées qui n’existent pas en réalité. La ligne de chant est claire, soutenue, et se laisse déguster au cours de ses nombreuses interventions. La cantatrice offre de sublimes pianissimi, très doux, à peine audibles et parfaitement maîtrisés, jouant sur les nuances, entre ombres et lumière. Le chant éclate dans son ultime air « Armatae face et anguibus » où la haine explose, l’énergie se déploie et se décuple tandis que se forment des trilles de toute beauté, à la fois nettes et légères, tranchées sans être appuyées de manière ostentatoire. Le « furie » est quant à lui lâcher avec une conviction qui fait peur, un véritable appel, au point que l’on n’aurait pas été étonné de voir arriver ces entités au sein de la chapelle. L’autre beau rôle fort bien interprété est celui d’Abra, par Benedetta Mazzucato, elle aussi à la ligne de chant claire et, paradoxalement pour une alto, lumineuse. Ce caractère allié à ce type de voix offre des reflets très intéressants, parsemant la soirée d’éclats mordorés. Enfin, citons l’Ozias de Dara Savinova dont les interventions peu nombreuses n’en demeurent pas moins efficaces.

Le Chœur Melisme accompagne cet ensemble de solistes, mais il faut bien avouer que vu le nombre de musiciens, la douzaine de choristes, par ailleurs excellents et d’une belle homogénéité, ne se montre peut-être pas aussi impressionnante qu'on ne pourrait espérer. Il faut dire aussi que le chœur n’est pas non plus le personnage central ici.

Quant à l’Ensemble Matheus dirigé par Jean-Christophe Spinosi, il est une source de plaisir intarissable. Après une introduction à l’oud par Mohamed Abozekry nous transportant en un instant sur la plaine déserte au lever du soleil, les instruments se greffent petit à petit, créant une musique puissamment visuelle digne d’un générique de film qui nous mènerait du désert au chœur. Les équilibres sont construits avec une précision chirurgicale et les nombreux soli sont tous de grands moments musicaux dont on ne se lasse pas. Ajoutons à cela l’enthousiasme communicatif du chef, et nous obtenons une exécution musicale divine, on ne peut plus propice dans ces lieux.

Une telle soirée ne peut que laisser un goût de « reviens-y » comme on dit, et l’on se réjouit donc du bis offert, reprenant le chœur final. Le public ne peut que se ranger aux derniers mots du récitatif du chœur, « Applaudite Judithae Triumphanti », et applaudit avec bonheur l’ensemble des artistes. Le public parisien de ce soir ne devrait pas bouder son plaisir…

Elodie Martinez
(
A la Chapelle de la Trinité de Lyon le 9 février 2020)

© Elodie Martinez

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