Création de 7 Minuti à Nancy : deux heures pour expliquer sept minutes cruciales

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On se souvient de ce fait divers qui eut lieu en France, à Yssingeaux en 2012, où une dizaine d’ouvrières ont été appelées à se décider sur l’avenir de leur fabrique (de la marque Lejaby) qui venait d’être cédée à une multinationale du textile. Leur combat était loin d’en être à son commencement, et la France entière en avait entendu parler dans les médias. Afin de conserver leur emploi, elles devaient alors renoncer à sept minutes de pause déjeuner tous les jours (sur les quinze normalement accordées). Une décision qui fut soumise au vote et qui inspira une pièce de théâtre signée Stefano Massini, un film réalisé par Michele Placido, sorti en novembre 2016 en Italie (et en 2018 en France) avec notamment Clémence Poésy, mais également un opéra du même titre à Giorgio Battistelli dont la première mondiale fut donnée vendredi à l’Opéra national de Lorraine, à Nancy. Toutes ces œuvres ont pour titre 7 Minuti, puisque toute la question tourne effectivement autour de ces sept minutes…


7 Minuti, Opéra national de Lorraine ; © C2images pour l’Opéra national
de Lorraine


7 Minuti, Opéra national de Lorraine ; © C2images pour l’Opéra national
de Lorraine

Sept minutes, ce n’est pas grand-chose, et comme dix des onze femmes appelées à voter, nous sommes bien tentés de prime abord à penser que cette condition est loin d’être déraisonnable pour conserver son emploi et son salaire. Car c’est effectivement l’unique condition posée par les « cravatés », les hommes à la tête de l’iusine qui vient d’être rachetée, pour que la totalité des ouvrières conservent leur emploi et tout ce qui va avec. Seulement voilà : Blanche, qui a passé près de quatre heures avec ce comité en tant que porte-parole des ouvrière, seule face à ces dix hommes, ne voit pas les choses ainsi lorsqu’elle rapporte la lettre à ses collègues. Suivent ainsi un premier vote, des débats houleux, d’autres votes qui, petit à petit, penchent vers le refus de cette condition. Les arguments ne sont pas toujours les mêmes : pour Blanche, la problématique est plus globale. Certes, ce ne sont « que » sept minutes par jour et par personne, mais multiplier par le nombre, cela revient six cents heures par mois et donc à embaucher sans embaucher. Pour Rachel, cela va encore plus loin : en effet, si elles acceptent, elles créent un précédent qui entraîneront d’autres usines à ôter des droits à leurs employés en prenant leur temps. Le terme de « Dignita », hissé au-dessus de la porte dès le début de la soirée, est effectivement lui aussi au centre de la problématique : conserver sa dignité, ces sept minutes, ou bien les perdre ? Ne serait-ce pas alors indigne ? La question se pose en effet, et les certitudes des premières minutes s’estompent. Perdre son emploi ou sa dignité ? Penser à soi, ou penser plus largement ? Voilà certaines des interrogations que le public est amené à se poser devant cet opéra dont nous saluons la fin : cinq voix pour, cinq voix contre, la onzième est décisive et jusque-là indécise… mais la lumière s’éteint lorsqu’elle se lève pour répondre à son nom. Le réponse ne sera donc pas donnée dans cet opéra syndical, qui se revendique comme tel, mais aussi comme un huis-clos féminin où les femmes ont la parole dans un cadre actuel, où elles sont maîtresses de leur destin. Ainsi, de même que les ouvrières quittent leur costume de travail pour reprendre leurs vêtements de tous les jours, le débat quitte l'usine pour s'ouvrir à la société.

La mise en scène de Michel Didym (dont le nom s’est vu sali par un papier accusateur apparemment diffamatoire, signé faussement de sa main et distribué à l’entrée de l’opéra) nous plonge pleinement dans ce huis-clos avec un décor unique de salle de repos d’usine, ne laissant aucun doute sur le contexte. Ici, la direction d’acteurs est primordiale puisqu’une dizaine de personnages doivent rester sur scène durant deux heures (à l’exception de Blanche qui entre et sort indépendamment). Le défi est globalement bien relevé, mais là où le metteur en scène brille particulièrement, c’est dans la distinction faite entre chacune des onze femmes, distinguées non seulement par leur tenue, mais aussi par des attitudes marquées, des personnalités plus ou moins fortes, des tatouages pour Rachel par exemple, des cigarettes dans la poche de la veste pour Odette, la manie de fumer ou non, entre autres.


7 Minuti, Opéra national de Lorraine ; © C2images pour l’Opéra national
de Lorraine

Saluons donc aussi les interprètes qui endossent ces rôles et parviennent à les faire vivre indépendamment les unes des autres. Toutefois, le plus impressionnant reste la manière dont elles parviennent à vaincre la partition, particulièrement assassine pour les voix, poussant dans les extrêmes non seulement les aigus mais aussi les graves, entre récitatifs et arias. Milena Storti est peut-être celle qui a le plus à chanter et tient le rôle-clef de Blanche, la porte-parole, la plus âgée de toute et qui apporte la sagesse des ans, lui conférant une belle humanité. Eleonora Vacchi est pour sa part Rachelle, probablement le personnage le plus révolté et colérique, dominant même les aigus cinglant à la volée et pourtant avec un léger soupçon de fragilité lorsqu’elle exprime son point de vue, tandis que la Mireille de Francesca Sorteni n’est pas en reste côté paroles blessantes. Alexandra Zabala, Odette, apparait comme une meneuse calme et réfléchie, elle qui est la plus ancienne collègue de Blanche mais également la mère de Sophie (Erika Beretti), plus effacée. Deux « étrangères » font partie de ce petit groupe : Agnieska (Lavinia Bini), immigrée polonaise, et Mahtab (Loriana Castellano), musulmane quelque peu en retrait, qui permettent de toucher du doigt quelques propos xénophobes, racistes et ignorants, s’intégrant dans les nombreux pics lancés durant ces deux heures. Restent encore Sophie (Daniella Capiello), employée de bureau partagée à qui revient la lourde tâche de donner une voix décisive, puis Zoélie (Arianna Vendittelli), Lorraine (Grazia Doronzio) et Arielle (Sofia Pavone). Toutes offrent une belle prestation et une excellente prononciation.

Côté musique, si la première partie souffre d’une certaine longueur créant une trop longue attente de Blanche (parallèle, certes, à celle dont souffrent les dix autres protagonistes, mais tout de même trop prolongée), il faut bien avouer que Giorgio Battistelli propose une musique accessible, aux accents cinématographiques, s’alliant avec les voix et où les percussions portent bien leur nom. Après Divorce à l’Italienne en 2008 puis Il Medico dei Pazzi en 2014, c’est un travail un peu moins débridé qu’il propose et donne au chœur (placé dans le public) un rôle quasi d’instrument. Francesco Lanzillotta dirige avec maîtrise l’orchestre qui reste totalement cohérent et uni, y compris avec le plateau, chaque départ étant savamment donné sans que jamais un déséquilibre ne se crée.

Au final, voici une nouvelle œuvre qui traite avec justesse de la question sociale, mais aussi d'humanité, tout en portant un regard  prégnant sur la force des femmes, que l’on oublie trop souvent…

Elodie Martinez

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