Chronique d'album : "Winterreise", de Joyce DiDonato

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A la fin du mois dernier, Erato proposait le nouveau disque de la mezzo-soprano américaine Joyce DiDonato, accompagnée au piano par ni plus ni moins que Yannick Nézet-Seguin, pour un voyage schubertien au cœur du Winterreise du compositeur. Un véritable « Chef-d’œuvre » selon les mots de la cantatrice : « On emploie souvent le mot « chef-d’œuvre » dans mon domaine professionnel, et même si la majorité des ouvrages sur lesquels je travaille appartiennent incontestablement à cette catégorie, il y a encore les Chefs-d’œuvre avec un grand C : ces reliques sacrées au génie insurpassé qui ont complètement bouleversé le développement de telle ou telle forme d’art. S’agissant du lied, Le Voyage d’hiver constitue justement une telle réalisation suprême et à nulle autre pareille. »

Même si Le Voyage d’hiver n’est pas l’œuvre la plus jouée, elle n’est pas non plus une si grande rareté. On pouvait dès lors craindre que cet enregistrement n'en soit « qu’un de plus ». Ce serait toutefois sans compter avec les talents des deux immenses artistes réunis ici : on sait que la mezzo-soprano peut s’ouvrir à bien des registres, des cultures, des interprétations ou encore adopter des points de vue personnels pour s'approprier une oeuvre et renouveler la façon dont on l'appréhende. C’est à nouveau le cas ici.

Elle admet avoir eu du mal à « (se) frayer un chemin dans le monde du protagoniste », malgré le « fascinant parcours » qui s’offrait à elle, et sans que cela soit dû à une question de genre (Le Voyage d'hiver a été composé pour une tessiture de ténor, et le protagoniste des textes est un homme, bien qu'aujourd'hui d'autres tessitures puissent interpréter la partition) : « j’ai l’habitude de porter des pantalons sur scène » dit-elle, avant d’ajouter : « en fait, une question lancinante me taraudait sans répit. Mon cœur me demandait encore et encore : "Mais qui est elle ?" (…) Comme cette question persistante ne trouve aucune réponse dans les poèmes de Müller, je me suis attelée à créer ma propre histoire : et si, avant de partir, il lui avait envoyé ses derniers journaux intimes ? Dans ce scénario tourmenté et douloureux à affronter, et si ses dernières paroles lui parvenaient comme une lettre de suicide ? » Voilà donc la clef de cette lecture particulière de l’œuvre de Schubert : prendre en compte « la survivante », en faire le regard par lequel percevoir ce voyage douloureux et mélancolique qui « peut être aussi le sien ».

C’est ainsi que Joyce DiDonato s’empare avec maestria de la partition, nous guidant air par air, comme autant d'étapes d’un voyage. La musicalité du chant et le chant de la musicalité se révèlent dès le premier air, grâce à l’expressivité de la voix, merveilleusement accompagnée par le piano de Yannick Nézet-Seguin, second guide de l’aventure. Les lieder s’enchaînent, telles les pierres d'un chemin. C’est aussi un voyage dans l’intime grâce à l’interprétation de la cantatrice qui insufflent des sentiments vifs, nous happant par une syllabe ou un ton sur lequel elle s’attarde légèrement, créant une émotion palpable par son chant, vecteur de l’humain dans ce cycle de 24 chansons pour voix et piano.

Si le paysage global est hivernal et froid, peignant des espoirs sans éclats, la voix de l’artiste l’éclaire par son interprétation maîtrisée. Sa large palette de couleurs permet de peindre un tableau magnifique, tout en respectant avec une implacable justesse les contours déjà tracés par le compositeur. Les airs forment un tout uni, mais vivent également indépendamment les uns des autres, et Joyce DiDonato parvient à en saisir chaque drame, chaque variation d’humeur. « Gute Nacht » frappe ainsi par sa profondeur, nous laissant nous enfoncer dans une nuit noire, mais non sans lune. Le ton change pour « Erstarrung » par exemple, où le piano galope davantage, où la frénésie de la recherche et la panique de la perte ressortent et étreignent. La tristesse noble et mélancolique transparaît dans « Wasserflut », la hâte court, ralentit pour retrouver la complainte mais aussi une certaine colère dans « Rückblich » où les émotions s’enchaînent et se lient. L’orage gronde, puissant et imposant, dans « Der stürmische Morgen », et l’on pourrait s’arrêter ainsi sur chaque lied jusqu’au dernier, « Mut », qui sonne comme un véritable adieu, clair, éclatant comme les derniers rayons du soleil sur la neige, happant comme un dernier souffle par l’interprétation sans faille de la mezzo-soprano et du pianiste. « Pourrai-je chanter mes peines au son de ta vielle ? » nous crient les derniers mots, avant de résonner au plus profond de nous dans un vide que nous connaissons tous. Indubitablement, Joyce DiDonato fait renaître des abysses les chants de ces peines évoqués.

Les immenses talents de ces deux artistes d’exception sont donc réunis dans cet enregistrement qui offre une nouvelle vision de l’œuvre de Schubert. Le livret, dont on apprécie la traduction en français, permet d’apprécier non seulement les explications de la cantatrice, mais aussi l’histoire du Voyage d’hiver ainsi que les très beaux poèmes de Müller. Le tout donne naissance à un enregistrement qui ravira toute oreille, amatrice de Schubert ou non, et qui emportera probablement quelques âmes voyageuses au passage…

Elodie Martinez

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