Chronique d'album : "The Path of Life", d'Ilker Arcayürek

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Le 16 avril dernier, le troisième disque du ténor autrichien Ilker Arcayürek, accompagné au piano par Simon Lepper, est paru chez Prospero. Intitulé The Path of Life (Le chemin de vie), il invite à un programme Schubert réunissant dix-huit de ses lieder. Il ne s'agit pas pour autant d’un simple recueil, mais d’un « cycle imaginaire qui mesure par son expression et son contenu émotionnel toute l’étendue de la vie humaine ». 

Selon les mots d’Ilker Arcayürek dans le livret, le disque trouve son inspiration dans le travail du photographe marocain Achraf Baznani, et plus particulièrement dans sa photo L’inévitable qui sert d'illustration à la pochette de l'album. Selon lui, il ne prend pas de photo mais raconte des histoires, « ce qui, par analogie, est exactement la façon dont nous faisons de la musique ». Le voyage est aussi visuel ici, initié dès la pochette qui nous emmène en équilibre, en suspens... D’autres photos de l’artiste permettent d’apprécier son talent tout en illustrant le livret, et sont autant d’œuvres d’art au service du disque.

Le livret du disque prend ainsi la forme d'un vrai petit livre et souligne cette volonté de cheminement, de pages de vie qui se tournent et de chapitres qui apparaissent comme autant d'étapes dans la vie. Des passages qui se retrouvent dans la conception de l’album : pour Ilker Arcayürek, il était important « que cet album ne donne pas lieu à un portrait de chanteur et donne donc lieu à une autre sélection "Best of Schubert", mais qu’il raconte une histoire ». C’est pourquoi le programme « contient cinq chapitres, que nous considérons comme des étapes de la vie : l’amour, le désir, la recherche de la paix intérieure, la résignation, la rédemption ». Bien que ces différentes étapes du parcours se ressentent plus ou moins à l’écoute, on pourrait peut-être regretter qu’elles ne soient pas davantage visibles dans le livret avec le regroupement des titres concernés, de même que l’on aurait apprécié, en tant que francophone, un livret entièrement trilingue tant dans les textes liminaires que dans les textes des lieder. Mais cela n’enlève rien à la beauté de l’objet et à son attrait artistique.

L’écoute débute de manière enjouée et amoureuse avec Fischerweise, vif, porté par le piano tout aussi sautillant que la voix. Le chant, qui se module et se fait tantôt liant, tantôt haché afin de découper le texte pour mieux le rendre enjoué, est parfaitement maîtrisé. Une entrée en matière qui fait plaisir à entendre, et qui happe l’oreille tout en sourire et légèreté. Le plaisir d’écoute est décuplé, et capte toute notre attention. Le ténor prend soin de ne pas se montrer répétitif d’un lied à l’autre et crée un lien personnel avec chacun d’eux, tout comme Simon Lepper : « notre ambition pour cet enregistrement était d’être honnêtes dans la composition de la musique, de réciter le contenu comme une entrée spontanée du journal intime ou une nouvelle composition ».

La taquinerie laisse aussi place à un amour plus posé, introduit avec An Silvia et Alinde, nous conduisant vers des plages plus langoureuses, où les frontières entre amour et désir demeurent floues. Ce n’est plus le cas avec Wilkommen und Abschied rythmé par le galop du cœur qui bat, impétueux, emporté par un visage, des images, des sens qui déjà laissent place à des désirs plus qu’à de l’amour. La langueur s’installe, comme dans Dass sie gewesen, tout aussi aérien que le parfum de la femme sur lequel il s’ouvre et qui se répand dans l’air. Comme si, à la différence de l’amour, le désir revenait à envier ce que l’on n’a pas, ce qui n’est plus, ce qui peut être, ou ce que l’on a perdu. Un amour qui n’est plus. La voix d’Ilker Arcayürek se fait d’ailleurs plus soyeuse, moins lumineuse ou éclatante : elle se tapisse pour caresser chaque note qu’elle enrobe d’une intention particulière.

Après les méandres et les langueurs, vient Auf der Bruck, une « évasion de l’existence présente et la "recherche de la paix intérieure" ». Comme si, ne pouvant obtenir ce que l’on n’a pas ou plus, nous entrions dans cette nouvelle phase d’acceptation afin d’être en paix. Le temps des tourments passe et « ainsi que dans Le vagabond, nous nous rendons compte que, peu importe où nous allons, le bonheur est intangible ». La lumière revient, mais c’est une lumière nocturne avec les étoiles (Die Sterne), force tranquille qui nous amène lentement sur les courbes de la résignation. Les rythmes retrouvent de la vivacité, une vie plus lumineuse que rend le jeu du pianiste Simon Lepper. Finalement, c’est à la délivrance que mène la résignation : « après une réflexion déchirante, nous dison au revoir aux amis et à la vie avant de chanter notre épilogue Des Fischers Liebesglück – semblable à la fin du Voyage d’hiver ».

Tout au long de ce chemin, la voix d’Ilker Arcayürek nous accompagne, riche d’attentions, d’intentions, de couleurs, de nuances, ou de jeux de clair-obscur. La ligne de chant est assurée, elle sait où elle va et où elle nous conduit. Le ténor maîtrise parfaitement la diction, mais aussi l’interprétation avec une redécouverte de chaque instant pour l’auditeur. Porté avec un talent superbe par le piano de Simon Lepper, qui accompagne, suit, précède ou amène par un autre chemin musical à la même intention, les deux artistes dialoguent, se font écho, ou s’unissent pour faire briller les lieder de Schubert que l’on aurait presque l’impression de redécouvrir ici, que l’on soit adepte de cet exercice ou non. Une belle réussite en somme.

Elodie Martinez

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