Chronique d'album : Sigismondo d’India, de Mariana Flores, Julie Roset et Leonardo García Alarcón

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Injustement méconnu, le compositeur italien Sigismondo d’India s’est imposé comme « l’un des pères fondateurs de la musique moderne entre la fin de la Renaissance et le début du baroque » (selon Jorge Morales), considéré comme un « miroir en musique » de Claudio Monteverdi. Pour mieux nous inviter à le redécouvrir, le compositeur est aujourd’hui au cœur du double disque Sigismondo d’India – Lamenti & Sospiri paru vendredi dernier chez Ricercar (Outhere), servi ici par Mariana FloresJulie RosetLeonardo García Alarcón et l’ensemble Cappella Mediterranea, dans un programme de monodies accompagnées, d’airs et de madrigaux à une ou deux voix. Et quelles voix ! On se souvient encore qu’en octobre 2019 lors d’un formidable Diluvio Universale à Ambronay, nous avions découvert, déjà aux côtés de Mariana Flores, la jeune soprano Julie Roset, dont la fraîcheur et la voix pétillante nous avait conquis. On espérait l'entendre dans des rôles plus importants et c’est donc avec plaisir que nous retrouvons ces artistes autour de ce projet.

L’un des attraits du disque est bien sûr la découverte du compositeur, dont le nom et le travail furent oubliés jusqu’au début du XXe siècle, malgré l’importance de sa réflexion musicale : selon le livret, « les cinq livres de madrigaux à une et deux voix avec basse continue de d’India, publiés entre 1609 et 1623, peuvent être rangés parmi les plus novateurs et les plus intéressants du genre ». Il « peut être considéré à la fois comme un pionnier de la composition et de l’interprétation de la musique monodique, comme l’un de ses plus éminents défenseurs et un modèle pour les continuateurs à une époque de grands et rapides changements artistiques ».

Une fois encore, Leonardo García Alarcón ne se cantonne pas à la facilité de noms accrocheurs connus du grand public, mais fournit un travail d’investigation pour mieux servir son art et le partager le plus honnêtement et le plus complètement possible. Le chef explique par ailleurs dans le livret qu’il s’agit là « de l’un des défis les plus importants pour Cappella Mediterranea depuis ses débuts », notamment parce que l’idéal musical de Sigismondo d’India « est une forme de perfection utopique créée par l’équilibre parfait entre le texte et la musique ». Autre difficulté : l'oeuvre d'India « n’est pas une musique qui cherche à divertir ou à amuser. C’est une musique à penser et à réfléchir » qui même profondément liée au texte reste « loin des frivolités du monde de l’opéra ». L’objectif affiché de l’enregistrement est précisément « d’isoler cette musique de l’univers dramaturgique que l’opéra a proposé dès ses débuts (…) et de révéler l’élégance, la profondeur et la poésie de la musique de Sigismondo d’India ». Et avec la réunion de tels artistes, l’objectif est parfaitement atteint.


Julie Roset et Mariana Florès ; © Jean-Baptiste Millot

La profondeur est effectivement le premier mot qui vient à l’esprit à l’écoute de cette musique, extrêmement riche d’intentions, à la fois servie et au service du texte qui lui est lié. Les premières notes du premier disque, d’Ardo, lassa, o non ardo ?, charment et fraient un chemin pour l’écoute qui suit, soulignant l’alliance superbe des voix de Mariana Flores et Julie Roset. Entre douleur et plaisir, cœur et musique balancent. Puis Mariana Flores laisse couler les larmes du texte dans Piangono al pianger mio, et on l’imagine sans peine le visage empreint d’une tristesse profonde, elle qui nous embarque sans mal à bords de ses sanglots musicaux, dont l’éclat de la beauté n’a rien à envier à des joyaux plus matériels. Elle laisse ensuite place à Julie Roset et à sa brillance ou clarté matinale reflétant celle de la rosée qui nous avait déjà frappé et séduit à Ambronay. Elle a dans sa voix la magie de cet instant : derniers pas de la nuit et premiers pas du jour, éclatante de légèreté. Cris et mort prennent ainsi une teinte dorée, sans pour autant être plombée par le faste écrasant de l’or.

Ainsi, tout au long du disque, les deux voix s’allient, se délient, mais surtout se délectent avec un plaisir non coupable. Elles se complètent et se distinguent, entre accent et profondeur dramatiques chez la première, virevoltes et caractère plus aérien chez la seconde. Loin de « tirer la couverture », Mariana Flores la partage et porte avec grâce et bienveillance la jeune soprano dans son accompagnement vocal. Au-delà de belles voix et de belles artistes, affirmée ou en pleine croissance, l’écoute nous laisse entrevoir une belle relation humaine. Bien évidemment, cela n’empêche pas à chacune de briller à sa manière dans les airs à une voix qu’elles se partagent. La Lamentatione d’Olympia offre par exemple un très beau terrain d’expression à Mariana Flores, à toute la dramaturgie de la voix, à son implication sans faille dans les milles couleurs du texte dont elle s'empare, passant par bien des émotions. Infelice Didone est pour sa part le terrain de Julie Roset, qui trouve dans la plainte de Didon la fêlure de la femme trahie et la force de la femme de pouvoir, l’incompréhension, la désillusion, la colère, la mort, attendue puis subie et subite. Certainement l’un des moments marquants du disque. Ainsi, au drame moiré de la voix de Mariana Flores répond un drame quasi cristallin. Les deux derniers airs du disque seront chantés en duo, avec tout d’abord un peu de légèreté en beau contrepoint de la plainte précédente grâce à Su, su, prendi la cetra o Pastore, au rythme plus vif malgré le sujet, puis surtout par Un di soletto, qui ouvre toute l’écoute sur une invitation plus joyeuse. Même si le livret inverse ces deux titres, signe peut-être d’un ultime remaniement dans l’ordre du programme, il nous réjouit : l'air est parfait pour clore l'enregistrement sur une perspective joyeuse.

Au final, ce double disque s’avère être une belle découverte, digne d’intérêt pour le travail approfondi de musicologue et de chef de Leonardo García Alarcón, mais aussi pour le grand plaisir d’écoute que procure la musique de Sigismondo d’India, servie brillamment par Cappella Mediterranea, toujours parfaitement équilibré et expressif, ainsi que par Mariana Flores et Julie Roset, dont le talent et les voix complémentaires se portent mutuellement pour atteindre des firmaments à la fois profonds et lumineux.

Elodie Martinez

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