Chronique d'album : Mirages, de Sabine Devieilhe

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Le 10 novembre prochain sortira dans les bacs Mirages, le nouvel album de la soprano française Sabine Devieilhe chez Erato. Après Rameau en compagnie d’Alexis Kossenko et Mozart auprès de Raphaël Pichon, ce troisième album n’est pas dédié à un compositeur unique, loin de là. Le fil conducteur est, selon la pochette, « la fascination des compositeurs français pour cette voix hors-norme (de soprano colorature) qui leur permet d’attirer l’auditeur loin, très loin du monde réel… »

C’est donc vers « l’ailleurs » que nous propose de nous emmener Sabine Devieilhe qui retrouve pour cette occasion François-Xavier Roth et son ensemble Les Siècles qui l’avaient précisément dirigée et accompagnée dans Lakmé à l’Opéra Comique en janvier 2014. Dès les premières lignes de présentation, la cantatrice indique que la volonté d’enregistrer Lakmé, « ce rôle que je chéris depuis 2012 à la scène, dont je pense connaître et aimer chaque mesure », est à l’origine du programme du disque.

L’opéra de Léo Delibes est donc naturellement présent avec trois extraits qui sauront ravir les auditeurs, retrouvant (ou découvrant) Sabine Devieilhe « sans égale dans ce rôle aujourd'hui », comme nous l’écrivions déjà l’an passé à Avignon. Si la fragilité et le fil ténu sur lequel semblait chanter la soprano telle une funambule à l’Opéra Comique ont depuis longtemps fait place à une ligne de chant assurée, le charme n’en finit pas d’opérer dans l’Air des clochettes. On sent ici que Lakmé est à présent entièrement maîtrisée, apprivoisée et respectée par l'interprète, de même que dans le Duo des fleurs, interprété ensuite avec Marianne Crebassa. Enfin, l'air Tu m’as donné le plus doux rêve clôt l'album comme une évidence, puisque le rêve auquel nous invite l'artiste prend fin. Il faut cependant bien admettre que, malgré la parfaite exécution et la diction irréprochable (qui se retrouve par ailleurs tout l'album durant), la déchirure ressentie lors des interprétations scéniques face à la mort de l'héroïne perd forcément de son impact émotionnel dans le cadre de l'enregistrement (qui ne peut restituer la force d'interprétation scénique de Sabine Devieilhe).

Toutefois, si Lakmé clôt et est à l'origine de Mirages, c’est par un extrait de Madame Chrysanthème d'André Messager que s’ouvre l’album. L'œuvre est rarement donnée en France (même si l'air a déjà donné lieu à plusieurs enregistrements notables par Barbara Hendricks ou plus récemment Sonya Yoncheva) et s'inscrit dans la thématique orientaliste de l'album : Madame Chrysanthème s'inspire en effet des mêmes sources japonisantes que la Madame Butterfly de Puccini. La Mélisande de Debussy, autre rôle connu de Sabine Devieilhe, poursuit le programme. Un choix qui pourrait déconcerter mais que la chanteuse explique dans le livret : « Debussy utilise l'exotisme de la modalité afin de dérouter l'auditeur, évoquer l'ailleurs sans devoir le nommer ». L'extrait trouve dès lors  pleinement sa place dans le projet global.

Outre Pelléas et Mélisande de Debussy, est présente aussi La Romance d’Ariel du même compositeur (sur des paroles de Paul Bourget) et constitue une première excursion de Sabine Devieilhe hors du domaine de l'opéra, avant de poursuivre avec les Quatre Poèmes hindous de Delage, peut-être le seul des compositeurs représentés ici à avoir réellement voyagé dans les lointaines contrés fantasmées par ses homologues. L'intitulé à lui seul nous ramène à Lakmé et à l'exotisme de l'Orient. L’Asie est également présente par la Chanson du Rossignol de Stravinski (unique compositeur étranger du programme), de même que l’Egypte « dans la mélopée incantatoire de la charmeuse de Thaïs » de Massenet qui laisse aussi entendre Marianne Crebassa et Jodie Devos dans un trio somptueux à l'équilibre parfait. Le Hamlet d'Ambroise Thomas est présent pour un nouveau fantasme qui « se fait aussi folklorique et populaire », mais aussi pour faire discrètement écho à la prise de rôle de Sabine Devieilhe en Ophélie, prévue en décembre 2018 à l'Opéra Comique aux côté de Stéphane Degout. Enfin, Berlioz et sa Mort d'Ophélie ainsi que Charles Koechlin, compositeur injustement oublié et fasciné par l'Orient qu'on (re)découvre ici, viennent parfaire ce « Voyage » (titre de l'oeuvre de ce dernier interprété ici), loin du monde réel, pour mieux compléter ces extraits d’exotisme allant des années 1850 à 1920.

Une véritable invitation au voyage et au rêve qui nous emporte, nous entraîne, et s'achève finalement avec la mort de Lakmé, comme pour refuser le retour à la réalité. Une réalité qui, bien souvent, charme moins que les Mirages...

Pistes de l’album (durée 63:34) :

  • MESSAGER, Madame Chrysanthème, « Le jour sous le soleil béni »
  • DEBUSSY, Pelléas et Mélisande, « Mes longs cheveux descendent »
  • DELIBES, Lakmé, « Où va la jeune hindoue » (Air des clochettes)
  • DELAGE, 4 Poèmes hindous
  • DEBUSSY, La Romance d’Ariel
  • DELIBES, Lakmé, « Viens, Malika » (Duo des fleurs)
  • STRAVINSKI, Le Rossignol, Chanson du Rossignol
  • THOMAS, Hamlet, « A vos jeux, mes amis »
  • BERLIOZ, La Mort d’Ophélie
  • MASSENET, Thaïs, « Celle qui vient est plus belle »
  • KOECHLIN, Le Voyage
  • DELIBES, Lakmé, « Tu m’as donné le plus doux rêve »

Après la sortie du disque Mirages ce 10 novembre, Sabine Devieilhe en interprétera le contenu en récital notamment à la Philharmonie de Paris ce 14 novembre. 

Elodie Martinez

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