Chronique d'album : "Care pupille", de Samuel Mariño

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Si la voix de contre-ténor est aujourd’hui connue, remplaçant souvent les anciens castrats et permutant régulièrement les rôles avec des mezzo-soprano, celle de « soprano masculin » ou « sopraniste » l’est beaucoup moins. C’est pourtant bien de cette voix rare qu’est pourvu le jeune vénézuélien Samuel Mariño qui a dernièrement sorti son premier disque Care Pupille chez Orfeo. Une véritable découverte pour nous, que l’on se réjouit d’avance de retrouver jeudi lors du troisième rendez-vous « Perpetual Music », cette fois-ci à Paris, et toujours sur Medici.tv.

Il faut bien avouer que ce terme de « soprano masculin » intrigue avant même l’écoute du disque, et interroge : pourquoi « soprano » et non « contre-ténor » ? N’est-ce pas là une simple lubie pour se distinguer dans la marée des disques et interprètes actuels ? Très rapidement, l’écoute de l’album apporte une réponse sans appel : non, le terme est ici précisément choisi à raison, et définit bien mieux la voix exceptionnelle de Samuel Mariño, effectivement plus proche du registre de soprano que de celui de mezzo-soprano ou de contre-ténor. Quant au terme de « sopraniste », il renvoie aujourd’hui une image peut-être un peu négative, aigre, ou stridente d’un timbre de voix masculin que l’on a pu entendre dans le passé, bien moins agréable et naturel qu’ici. Dès lors, on comprend mieux la définition que (se) donne le jeune interprète.

Il faut bien avouer que, malgré sa jeunesse – Samuel Mariño est né en 1993 –, l’artiste offre déjà ici un talent certain et une voix unique qui peut parfois montrer un léger grain moins lisse dans « M’allontano, sdegnose pupille », mais qui peut déjà se permettre d’aborder la tessiture véritablement tendue de ces pages à laquelle ne se risqueraient certainement pas même les plus grands contre-ténors d’aujourd’hui. Un très léger accroc qui s'oublie bien vite à l'écoute globale de l'album, au regard du naturel aussi saisissant qu'impressionnant qui se développe dans l’ensemble des pages musicales. Les aigus sont aériens, naturels, légers, plein de vie, tandis que les mediums (souvent le talon d’Achille des voix hautes) sont bien assumés et assurés, même s’ils demeurent perfectibles avec le temps. Le soprano parvient ainsi à nous bluffer par l’agilité vocale dont il fait preuve avec une apparente aisance, s’élevant dans des airs inatteignables pour beaucoup tout en conservant un équilibre bien ancré sur terre. De fait, il parvient à faire le pont entre céleste et terrestre.

Il faut dire également qu’en plus de faire (re)découvrir un type de voix particulier, le jeune interprète offre un programme qui est lui aussi une curiosité oubliée : l’évocation d’un concert mettant à l’honneur Haendel et Gluck à Londres le 25 mars 1746.  Une évocation et non une reconstitution, mais la construction globale du programme est intelligente et regroupe nombre d’airs souvent peu connus du grand public. Par ailleurs, parmi les treize pistes du disque, notons trois enregistrements en première mondiale indiqués sur la pochette : pour commencer, les airs de Massinissa – rôle créé initialement par une femme –  « Tornate sereni » de La Sofonisba, et celui d’Oronte extrait d’Il Tigrane, donnant son titre au disque, « Care pullie ». Si le premier air apparaît doux et tranquille, invitant à se poser le temps de l’écoute pour laisser aller ses pensées sans changement rythmique mais avec une ligne de chant chatoyante, le second air est bien plus tonique et clôt le disque avec panache et maestria.

Le troisième enregistrement noté comme première mondiale est l’air de Demetrio, « Gia che morir deggio », d’Antigono (de Gluck). En réalité, l’oreille de l’auditeur reconnaîtra sans difficulté une version antérieure du « Che puro ciel » d’Orfeo ed Euridice. Cet air marque particulièrement l’écoute par la sublime beauté, quasi céleste de la partition, mais aussi par l’interprétation extrêmement juste de Samuel Mariño, à la fois dans la retenue et la générosité, sans oublier le caractère très aigu de l’ensemble de l’air qui semble ne poser aucun problème au soprano. Là aussi, il n’y a qu’à se laisser porter par le disque. Il faut dire que, globalement, les extraits d’Antigono font appel au registre aigu et offre au chanteur un terrain de jeu particulièrement en adéquation avec sa voix.

C’est également de ce même Antigono que sont extraites les pistes musicales du disque, une Sinfonia fort bien menée par Michael Hofstetter à la tête du Händelfestspielorchester Halle. Le chef et l’orchestre accompagne d’ailleurs à merveille le chanteur, avec une écoute à toute épreuve, faisant corps avec lui pour laisser éclater toute la virtuosité de sa voix légère.

Toutefois, si nous n’avons jusqu’alors mentionné que des œuvres de Gluck, c’est bien Haendel qui ouvre les hostilités avec sa Berenice, Regina di Egitto, et l’air d’Alessandro « Che sars quando amante accarezza ». Un rôle que Samuel Mariño connaît déjà puisqu’il a fait ses débuts sur scène en l’interprétant au Festival de Halle en 2018. Dès le départ, le soprano affiche donc son aisance dans les trilles et les périples aigus ou suraigus dans une entrée fracassante. Suivra Atalanta, et trois airs de Meleagro, dont un plus calme et plus céleste « Care selve », puis Arminio et l’air de Sigismondo « Quella flamma ». Difficile donc de ne pas reconnaître un certain rythme dans la construction de l’ensemble qui ne mêle pas les deux compositeurs sans pour autant oublier l’oreille qui va écouter et tout faire pour ne pas la lasser. Pari gagné, cela va de soi.

Ce disque est donc une vraie (re)découverte, une belle surprise comme on en trouve rarement dans le domaine lyrique. Non seulement les œuvres ne sont pas des standards pour grand public – sans pour autant être des airs destinés à des auditeurs expérimentés ou élitistes –, mais la voix et le registre de soprano masculin sont une véritable pépite. Certes, Samuel Mariño est encore jeune et le travail reste perfectible sur certains points pour les plus exigeants, mais il y a là un véritable trésor qui ne demande même pas à creuser pour déjà briller. L’exercice du disque est indubitablement réussi, et nous ne saurons que trop conseiller de lui faire une place dans sa discothèque. Reste à présent un exercice que nous attendons avec impatience : celui de la scène. Nous aurons justement l’occasion de l’entendre sur celle du Palais Garnier ce jeudi aux côtés notamment de Rolando Villazón, Adèle Charvet ou Valer Barna-Sabadus. Une chose reste toutefois certaine : Samuel Mariño est un nom à suivre, et ce disque s'impose comme une formidable découverte, un joyau, une perle qu’il ne faut pas se laisser perdre dans l’océan lyrique.

Elodie Martinez

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