Chronique d'album : "A room of mirrors", d’Emiliano Gonzalez Toro et Zachary Wilder

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Le miroir, objet et symbole, fait partie des grandes fascinations de l’Homme qui peut y multiplier les métaphores et les images, semblables ou contraires. L’époque baroque aime particulièrement ce symbole, comme le montrent sa forte présence dans les Vanités de l’époque, les galeries de glaces, les théâtres catoptriques ou encore les cabinets de miroirs. A room of mirrors, c’est justement le titre du dernier disque d’Emiliano Gonzalez Toro à la tête de son ensemble I Gemelli, et en duo – ou en reflet – avec Zachary Wilder, sous le label Gemelli Factory que vient par ailleurs de crééer le chef de l'ensemble. Le résultat est un « kaléidoscope d’images sonores, mêlant saynètes théâtrales et moments de poésie raffinée, porté par un exceptionnel duo de ténors », un véritable délice d’écoute où la gémellité est représentée dans ce qu’elle a de fascinant, à la fois reflet parfait de deux êtres et singularités de ces derniers.

Dans cet opus, choix a été fait d’évoquer le maître Monteverdi par des reflets de son travail, son influence chez d’autres compositeurs plutôt que de le citer directement, « d’évoquer la fleur de l’âge baroque, dans un programme tendu en miroir vers la figure tutélaire du grand Claudio. Ici la Damigella n’est pas celle des Scherzi Musicali, mais une pièce de Calestani ; Dove ten vai est une citation littérale de l’Orfeo, mais dans une version en duo par Turini, alors que la chaconne endiablée de Gregori lorgne de toute évidence sur Zefiro Torna.
Ici les poèmes semblent pouvoir changer d’habit musical : D’India et Notari ont tous deux mis en musique Intenerite voi et Piangono al pianger mio ; nous avons choisi le premier compositeur pour le second poème – et inversement. Poètes et musiciens se répondent comme dans une intrigante chambre des miroirs, où se retrouve le goût baroque pour les arabesques et les volutes. »

L’oreille est immédiatement happée par le premier air, « Damigella tutta bell » de Vincenzo Calestani (et non de Monteverdi), sur un rythme entraînant, léger, tout autant que les paroles de ce madrigal qui invite à la boisson et – surtout – à l’amour. Nous voilà nous aussi déjà enivrés et prêts à nous délecter du disque, grâce à la complémentarité des deux voix de ténors qui se reflètent l’une dans l’autre, s’éclairent, s’éclipsent, se rapprochent et s’éloignent tout au long du programme. Emiliano Gonzalez Toro et Zachary Wilder sont ici deux astres solaires dont les ondes miroitent avec chaleur et charment naturellement l’auditeur. Les airs se suivent et s’animent, chacun éclairé au prisme des voix et des intonations des artistes pour un résultat qui ne lasse pas une seule seconde et pour un envoûtement de chaque instant.

Alliant la vitalité de certains airs au calme et rythme plus apaisé dans d’autres, le disque nous entraine dans un monde d’ondes face aux deux lignes de chant qui suivent ensemble ou séparément les mouvements ondulatoires portés par la musique, comme pour « Quella Que Tanto » ou « Se l’aura spira ». La technique relève de l’orfèvrerie, mais elle n’aurait pas le même éclat sans l’exceptionnel travail de l’ensemble I Gemelli. L’équilibre n’entrave jamais la personnalité propre à chaque pupitre qui résonne à sa façon, sans prendre le pas sur les autres. Tous se retrouvent pour de beaux moments harmoniques mais peuvent aussi se détacher, sans pour autant casser l’entente de l’harmonie générale. La créativité musicale de l’époque transparaît – ou se reflète – ici dans la virtuosité des instrumentistes qui portent, entourent, enveloppent ou développent les voix sans jamais les assiéger.

Face à ces airs peu connus, on apprécie la traduction du livret qui permet de découvrir le sens derrière le texte et la musique, ainsi que la présentation faite du projet, fort bien agencé dans ce programme aux reflets multiples et variés. Une constance demeure cependant tout au long de l’écoute : le plaisir sans fin d’entendre ces voix se mêler avec tant de beauté, cette gémellité envoûtante, fascinante, et bien sûr l’excellence sans faille de l’ensemble des artistes. Un très beau disque que l’on ne saurait trop conseiller de faire entrer chez soi !

Elodie Martinez

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