Werther est de retour – à la Bastille

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Il est des productions lyriques que l’on retrouve avec bonheur, dans lesquelles on se glisse confortablement comme dans une paire de vieilles chaussures de bon cuir ayant résisté au temps ou plutôt comme un vieux film que l’on visionne sans lassitude pour la énième fois. Sans doute l’expérience de cinéaste de Benoît Jacquot n’est-elle pas étrangère à cette agréable sensation, si l’on considère que douze ans après sa création à Covent Garden, son Werther fait déjà figure de classique. Tout dans cette mise en scène intimiste et épurée, rendant hommage à l’esthétique romantique, résiste à l’épreuve de la reprise : le jeu pudique des chanteurs en costumes d’époque, les décors classiques baignés d’une lumière envoûtante et cette perspective doucement oppressante, créée par une légère inclinaison du sol. Souvent galvaudé, c’est bien le mot intemporel qui semble ici s’imposer s’il faut résumer la qualité de cette production - dont le point d’orgue reste son acte IV et la mansarde misérable qui voit mourir le héros, tandis que la neige par gros flocons vient assourdir les bruits de vie alentours.

Si l’orchestre semble avoir intégré l’essentiel de la partition grâce au travail effectué avec Michel Plasson, déjà dans la fosse lors des précédentes reprises parisiennes en 2010 et 2014, le jeune trentenaire Giacomo Sagripanti – remplaçant au pied levé le maestro français annoncé souffrant quelques jours plus tôt – impose dès le prélude destempi plus rapides, une baguette plus énergique et, si les lignes sont, certes moins raffinées que celles dessinées par son aîné, les couleurs de l’Orchestre de l’Opéra de Paris restent d’une richesse exceptionnelle.

Mais s’il est difficile de faire oublier la direction de Plasson, il est sans doute encore plus délicat d’endosser l’habit jaune et bleu du héros romantique lorsque ses prédécesseurs s’appellent Jonas Kaufmann ou Roberto Alagna et que leur souvenir est encore présent dans l’esprit de bien des spectateurs. S’il peine à habiter scéniquement le rôle du jeune homme torturé, le ténor polonais Piotr Beczala dessine néanmoins sur le plan vocal un Werther sinon mémorable, en tout cas très prometteur. Le timbre est d’une clarté admirable, la diction très satisfaisante et la technique couvre sans peine toutes les difficultés de la partition. Copieusement applaudi après le célèbre « Pourquoi me réveiller », le chanteur, après deux actes en demie teinte, déploie dans la dernière partie des nuances plus raffinées et des couleurs très intéressantes. A ses côtés, c’est Elina Garanca qui donne de nouveaux – et forts beaux – traits au personnage de Charlotte, ainsi qu’une voix d’une chaleur inouïe. Si son jeu légèrement distancié et sa diction plutôt paresseuse l’empêchent d’entrer au panthéon des Charlotte de légende, la mezzo-soprano au timbre charnu possède un exceptionnel tempérament vocal, lui permettant de proposer des couleurs luxuriantes et de cueillir l’auditeur à plusieurs reprises. Pour jouer Sophie, la soprano Elena Tsallagova habille sa voix légère d’une lumière rayonnante qui sied parfaitement à la fraîcheur de ce personnage joyeux. Et les seconds rôles masculins ne sont pas en reste : Paul Gay (Le Bailli), Rodolphe Briand (Schmidt) et Lionel Lhote (Johann) marquent leurs interventions d’une diction châtiée et d’un sens comique bienvenu. Enfin, on retrouve avec plaisir le baryton Stéphane Degout en Albert, rôle ingrat qu’il peine à incarner, mais qu’il gratifie d’une belle voix claire et d’un souci d’intelligibilité appréciable.

On reviendra donc avec plaisir voir et entendre ce Werther et on s’y délestera encore de quelques larmes – pourvu que les interprètes soient toujours aussi bons.

 

par Albina Belabiod

Werther de J. Massenet jusqu’au 14 février 2016 à l’Opéra Bastille

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