Olivier Py fait revivre La Juive à l’Opéra de Lyon

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On pourrait lui reprocher d’en faire trop. Trop de noir, trop de mouvement, trop de souffre, trop de symboles, trop de messages politiques… De trop faire du Olivier Py, en somme. Mais ce serait nier la redoutable efficacité de cette esthétique du mouvement et de l’outrenoir que le metteur en scène et son acolyte décorateur Pierre-André Weitz développent de production en production, depuis leurs débuts à l’opéra avec le Freischütz en 1999.
Semblant donner vie à un tableau de Pierre Soulages, la scénographie, tout en aplats de noirs et échafaudages mouvants, éclaire, à la lueur du drame de l’Holocauste, les dérives sectaires de l’Eglise Catholique. Les références à la tragédie du XXe siècle sont permanentes, et, à dire vrai, atrocement sublimes : cette neige de cendres et cette épaisse fumée nimbant le fond de scène, ne confèrent-elles pas à l’horreur, une terrible poésie ?

Sans snober le livret bien ancré dans son XVe siècle, et le fameux Concile de Constance de 1414 qui précipite le sort d’Eleazar et de sa fille, cette Juive a absorbé les leçons du XXe siècle pour gommer cette histoire d’amour « contre nature » entre la juive Rachel et le chrétien Léopold, afin de révéler le véritable sujet de l’œuvre : l’antisémitisme.

Créé en 1835, l’opéra d’Halévy fit les beaux jours de l’Opéra de Paris jusqu’en 1934 où il disparut des radars (comme nombre d’œuvres créées par des Juifs) pour ne revenir sur la scène parisienne qu’en 2007.
En confiant cette création à l’un des plus politisés des metteurs en scène actuels, c’est donc la volonté d’une relance de l’ouvrage en France que l’Opéra de Lyon offre à cet ouvrage « black-listé ».

La Juive, Opéra de Lyon (2016)

Une renaissance d’autant plus salutaire que la distribution réunit quelques-unes des très belles voix de la scène lyrique actuelle. A commencer par le rôle-titre, la bien nommée soprano Rachel Harnisch, sobre incarnation de cette héroïne intransigeante. La brune au timbre rond forme avec l’autre soprano du plateau, Sabina Puertolas, un duo digne de « La Maman et la Putain », modèle vraisemblablement cher au metteur en scène. En blonde sensuelle, cette dernière, de sa voix légère et de ses vocalises téméraires, répond admirablement aux extravagances vocales de la Princesse Eudoxie. Les deux jeunes femmes se disputent ici les faveurs d’un Leopold de bon aloi. Si la voix du ténor italien semble un peu serrée au 1er acte, Enea Scala dévoile finalement un timbre plus ample qu’il ne semblait et se révèle un partenaire fiable dans les ensembles vocaux. Privilégiant l’interprétation à la démonstration vocale, Nikolai Schukoff (Eleazar), ténor plus barytonnant, se fait criant de vérité dans ce rôle de père meurtri, raflant la palme de l’émotion dans le célèbre « Rachel quand du Seigneur » à l’acte IV. Malgré une partie vocale qui tend à la caricature de bel canto et qui le met à l’épreuve en titillant régulièrement l’extrême-grave, la basse Roberto Scandiuzzi arrive lui aussi, tant bien que mal, à émouvoir dans le rôle du Cardinal de Brogni. Complétant ce plateau, le baryton Vincent Le Texier campe ici un Ruggiero glaçant, sorte de haut gradé SS, veillant aux intérêts de son camp.

Enfin, du haut de ses 33 ans, l’Italien Daniele Rustioni, qui prendra ses fonctions de chef permanent à l’Opéra de Lyon en septembre 2017, aborde cette musique en conquérant. Et à raison ! La partition, quoiqu’inégale, révèle grâce à lui quelques divines longueurs et des ensembles vocaux bouleversants, parfaitement équilibrés par sa baguette précise.

Albina Belabiod

La Juive de J-F. Halévy jusqu’au 3 avril à l’Opéra de Lyon

 
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