Tristan et Isolde au Festival d'Aix-en-Provence, l’amour aujourd’hui

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Il y a, heureusement, plusieurs manières de donner à voir une œuvre, surtout quand elle a acquis le statut d’un mythe qui, par essence, n’a pas à être muséifié mais bien toujours réinterrogé pour s’inscrire dans un univers qui nous parle de notre aujourd’hui. Mais il n’y a qu’une seule manière de donner à entendre une œuvre, l’excellence. La nouvelle production de Tristan et Isolde à Aix répond à ces deux exigences.

Le metteur en scène Simon Stone s’attache régulièrement à éclairer les grandes œuvres qu’il monte en les plongeant dans les images de notre époque : on se souvient de sa Traviata parisienne dans laquelle la dévoyée était repeinte en une sorte de Kim Kardashian rongée par les maux contemporains. De la même manière, il plonge Tristan et Isolde dans un bain constitué de trois images à l’intérieur desquelles il va déployer une théâtralité active par l’effet d’images connexes qui s’y emboitent, autant que par une direction d’acteurs qui en écrit la partition visuelle avec quelque chose d’implacable dans sa vérité nue.


Tristan und Isolde, Festival d’Aix-en-Provence ; © Jean-Louis Fernandez

Tristan und Isolde, Festival d’Aix-en-Provence ; © Jean-Louis Fernandez

En « prologue », pendant que se déroule le sublime Prélude du premier acte, on assiste à une scène d’exposition qui va entrainer toute la suite : dans un grand loft situé au milieu de n’importe quelle ville occidentale, un couple se défait au cours d’un dîner entre amis quand la maitresse de maison s’aperçoit que son mari la trompe avec une plus jeune. Scène de vaudeville classique qui n’aurait aucun intérêt si elle n’inférait tout ce qui va suivre. Car, les invités partis, la situation se tend dans le couple à tel point que le mari claque la porte, sans doute pour rejoindre sa jeune maitresse : il ne reste à la femme, rejetée dans la solitude de l’âge, qu’à se coucher, partagée entre désespoir et mélancolie, et à revivre ce qu’a pourtant été leur amour qui s’annonçait éternel. A cet instant, le loft aux grandes baies vitrées devient, par la magie de la vidéo, la cabine de luxe d’un yacht haut de gamme voguant en mer d’Irlande vers le royaume de Cornouailles. C’est là que va se jouer, comme il se rejoue infiniment depuis la nuit des temps, ce formidable tissage de l’amour et de la mort tel qu’il est inscrit dans le mythe et tel que nous continuons à l’éprouver dans nos vies quotidiennes, quand l’amour, par essence tissé au désir d’infini, se trouve confronté à la finitude que doit toujours affronter notre vie. Isolde a d’emblée été marquée par son amour pour Tristan, dès le moment où celui-ci est apparu à sa merci… et qu’un seul regard l’a empêchée de venger son fiancé qu’il venait de tuer. Tristan lui aussi, qu’Isolde a soigné du fait de ce seul regard, est à jamais lié par ce coup de foudre originaire à celle qui l’a sauvé. Le suicide à deux serait-il la solution à leur impossible relation ? Ce serait faire bon marché du destin qui, sous la forme du « hasard » (ou plutôt de la volonté de la suivante d’Isolde, Brangäne : on le voit très clairement) mêle au philtre de mort le philtre d’amour. Ces deux-là ne peuvent que s’aimer à en mourir, ou plutôt s’aimer fut-ce à en mourir.


Tristan und Isolde, Festival d’Aix-en-Provence ; © Jean-Louis Fernandez

Tristan und Isolde, Festival d’Aix-en-Provence ; © Jean-Louis Fernandez

Le deuxième acte, qui peut se passer n’importe où, se déroule ici dans un espace de coworking situé dans quelque tour d’une grande ville. Isolde, devenue la femme de Marke, le patron de l’entreprise, y travaille avec quelques-uns de ceux qui sont venus d’Irlande avec elle, Brangäne ou Melot par exemple. Qu’importe le flacon, l’ivresse demeure aussi (et c’est heureux) dans l’univers contemporain de notre société. Isolde y est toujours la maitresse de Tristan, qu’elle attend impatiemment, impérieusement même, alors que la nuit tombe. Le voici, frémissant, et c’est le nœud ardent de toute l’œuvre qui s’épanouit alors dans le grand duo nocturne, bouleversant. L’originalité de la mise en scène de Simon Stone est alors de faire apparaitre, durant ce duo d’amour – métaphore de la dissolution des âmes dans l’épanouissement des corps –, tous les âges de cet amour qui les a noués et continue de les emporter vers l’inéluctable finitude. Le temps que la musique figure se conjugue ainsi à travers différents couples-avatars : on y voit passer le temps de la fougue et de l’ardeur exclusivement sexuelle, le temps de la sexualité maitrisée et inscrite dans la durée, le temps de la tendresse partagée, le temps des drames aussi (quand la femme d’un de ces couples-avatars ressort douloureusement tous les vêtements d’un enfant disparu, mort ou parti avec le père, et les fourre dans un sac poubelle dont elle se débarrasse rageusement), enfin le temps de la vieillesse ultime avec cette femme qui pousse son mari impotent dans une petite voiture, roulant vers la mort. Mais la grande exaltation amoureuse va se briser sur la blessure de la trahison quand Marke, informé par Melot, surprend les deux amants : pas de colère mais un désespoir infini et poignant, que chaque geste révèle, dessiné par une direction d’acteurs implacable. Là encore, l’évidence de l’éternité des sentiments, amour, amitié, trahison, désespoir, se joue de quelque situation codifiée : elle est d’aujourd’hui parce qu’elle est de toujours.


Tristan und Isolde, Festival d’Aix-en-Provence ; © Jean-Louis Fernandez

Le dernier acte, lui non plus, n’est assigné à aucun lieu précis : Simon Stone l’inscrit à l’intérieur d’une rame de métro qui, de Porte des Lilas à Châtelet, égrène les stations en s’autorisant des « détours » par la campagne ou la mer. On est bien évidemment dans le rêve, le fantasme, qu’induit cette grande remémoration de l’amour de Tristan et d’Isolde dans son éternelle confrontation à la mort. Mais ce chemin de mémoire diffère selon qu’il est vécu par Tristan ou par Isolde. Le couple, en tenue de soirée, revient d’une manifestation mondaine, accompagné d’un jeune homme qui pourrait être leur fils. Mais soudain, drame ordinaire des villes gangrenées par la violence, un jeune homme, peut-être drogué ou révulsé par l’apparence de « riches » de ce couple dans « sa » rame de métro, se précipite sur Tristan et le poignarde avant de s’enfuir. On exfiltre Isolde pour la mettre en sécurité : Tristan reste seul, perdant son sang, simplement épaulé par son fidèle Kurwenal, au milieu de cette terrible indifférence quotidienne des passagers. Mais peut-être est-ce parce qu’ils ne voient pas ce qui se passe, la détresse de Tristan, la douleur de Tristan, le délire de Tristan, jusqu’à sa mort, effondré sur la banquette. C’est la « version Tristan » de cette mort – mais à la dernière « station » (comme on le dit de celle de la montée au Calvaire), la situation s’inverse : c’est la « version Isolde ». Le même couple, dans la même tenue de soirée, rentre chez lui. Mais Tristan consulte sur son portable un message, de sa jeune maitresse sans doute ; Isolde s’en rend compte : elle va alors chanter cette sublime et bouleversante Liebestod, cette « mort d’amour » qui est l’autre nom de la mort pour un couple qui s’est tant aimé. Il ne lui reste plus qu’à descendre, flanquée de ce jeune homme qui est peut-être son fils ou peut-être un jeune amant en devenir. Et Tristan se retrouve seul alors que la rame repart. Le temps de l’amour est passé. Et c’est déchirant.

Une telle intelligence dramaturgique, un tel pari de projection de ce mythe éternel dans notre présent, n’aurait pas pu tenir sans être servi par l’engagement à un niveau rarement atteint des chanteurs, de l’orchestre et du chef. Tous sont superlatifs, l’Isolde de Nina Stemme d’abord, voix d’airain mais au métal tout innervé de frémissements, d’emportements, de vagues, qui porte le drame de manière à la fois altière et terriblement humaine, le Tristan de Stuart Skelton aussi, tout en hypersensibilité à fleur de lèvres, grand corps dont les chuchotements sont des cris intérieurs et les cris des blessures ouvertes comme des étendards, pour finir en géant pataud qui meurt comme un enfant blessé : leur duo nocturne du deuxième acte demeurera longtemps un des plus beaux, des plus intenses et des plus purs qu’on ait pu entendre. Mais autour d’eux, le luxe est de mise, du Marke à la noblesse et à l’humanité immense de Franz-Josef Selig, habitué d’un rôle qu’il semble renouveler chaque fois, à la Brangäne de Jamie Barton, portée par une conception héroïque de son rôle qui l’amène parfois à pousser quelques aigus, en passant par le Kurwenal plein d’émotion de Josef Wagner, tous sont au plus haut niveau. Et le London Symphony Orchestra, en état de grâce sous la baguette inspirée de Sir Simon Rattle, porte le drame de bout en bout avec une intensité rare, ramenant sans cesse ces vagues d’émotion autant de l’ensemble de cet orchestre somptueux que de chacune des interventions solistes, des trombones, bassons ou autre clarinette basse, qui apportent des couleurs superbes. Sir Rattle sait relancer la respiration à hauteur des sentiments humains sans jamais se départir de cette exaltation quasi métaphysique qui, à chaque moment, dans la matière même de la musique, dans la chair des cordes comme dans le moelleux des bois (frémissants) et des vents, noue la dialectique de l’aujourd’hui et de l’éternel qui est au cœur de ce Tristan d’exception.

Un très grand spectacle qui fait honneur au Festival d’Aix.

Alain Duault
Aix-en-Provence, 11 juillet 2021

Tristan et Isolde au Festival d'Aix-en-Provence 2021
La production à fait l'objet d'une captation et est disponible en vidéo de rattrapage sur Arte Concert jusqu'au 30 août 2021.

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