Otello de Verdi et Tristan et Isolde de Wagner à la Fenice

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Brillante inauguration de l’année Verdi-Wagner, celle de leurs deux bicentenaires respectifs, la double programmation de deux chefs-d’œuvre de ces géants, en ouverture de la saison 2012-2013 de la Fenice de Venise, a fait accourir les mélomanes venus de toute l’Europe pour assister à Otello de Verdi et Tristan et Isolde de Wagner.

Otello de Verdi

Otello est l’avant-dernier opéra de Verdi et constitue un accomplissement de tout son art – mais exige tout à la fois un engagement puissant et une intelligence subtile pour déployer, derrière la violence de quelques scènes, la finesse maléfique de la machination par laquelle le terrible Iago va prendre peu à peu Otello dans ses rets, au détriment de la malheureuse Desdémone.
La mise en scène de Francesco Micheli, inscrite dans l’univers d’une carte du ciel astrologique qui figure une « force du destin », est agréablement conduite, l’espace se renouvelant sans cesse grâce à l’utilisation astucieuse d’une scène tournante qui figure tour à tour des espaces intimes au milieu du grand vide étoilé de la nuit. On regrettera pourtant une direction d’acteur assez conventionnelle mais l’avantage d’une telle proposition scénique, à rebours de tant d’autres « relectures » plus ou moins absconses, est qu’elle donne la première place à la musique. Une seule innovation, et de taille : la mort de Desdémone et d’Otello est sublimée, c’est-à-dire qu’à la toute fin, Desdémone se relève, vient vers Otello qui vient de se poignarder, le soulève et les deux amants réunis dans une nuit mystique s’éloignent pour retrouver la même étreinte que celle qui concluait leur grand duo d’amour du premier acte, comme si leur « mort d’amour » (écho au Tristan de Wagner) les abstrayait du réel.

Du côté de la musique, il y a quelques bonheurs à souligner, en particulier le baryton ardent de Dimitri Platanias, noir à souhait, crachant son Credo avec quelque chose d’implacable et de brûlant, qui se retrouve aussi dans le terrible duo de la vengeance, à la fin du deuxième acte, où il noue sa voix à celle d’Otello. Ce dernier a fort à faire face à un pareil Iago et, s’il ne s’incline jamais et sait activer cette forge vocale que nécessite ce rôle très lourd, il manque parfois un peu de ce rayonnement qui doit aussi imprégner ce rôle pour bien donner à entendre le déchirement de cet être. Face à ces deux superbes voix masculines (auxquelles on aura garde de ne pas oublier la luminosité lyrique du ténor Francesco Massiglia en Cassio), la Desdémone de Carmela Remigio est surprenante : peu convaincante dans les trois premiers actes du fait d’un timbre qui semble trop lourd, d’un chant inclinant vers le vérisme, voix « brune » à l’instar de sa chevelure – quand on attend une voix « blonde » dans ce rôle de jeune femme frêle –, elle se révèle au quatrième acte, offrant une Chanson du saule d’une rare beauté, timbre soudain éclairé, lumineux, transparence de la ligne de chant, subtilité des phrasés, du grand art. Son Ave Maria et sa mort sont du même haut niveau et elle recueille grâce à ce dernier acte des bravos amplement mérités.

On ne s’attardera guère sur la direction de Myung-Whun Chung : on sait combien le chef coréen aime le spectaculaire, l’effet, les contrastes fracassants, il ne s’en prive pas dans cette partition qui exige pourtant une subtilité qui lui demeure étrangère. Bien sûr on peut être séduit par l’ivresse sonore d’un orchestre extraverti, on pourrait aussi souhaiter plus d’attention aux voix mais le public aime se laisser emporter par ce torrent sonore et le maestro recueille au final les applaudissements qu’il attend.

Tristan et Isolde de Wagner

 Avec Tristan et Isolde de Wagner le lendemain, on retrouve un peu les mêmes bonheurs et quelques-unes des questions suscitées par l’Otello. D’abord la mise en scène de l’écossais Paul Curran pâtit elle aussi d’une direction d’acteur sans guère d’imagination dans un décor modérément séduisant, encore que fort bien éclairé (au deuxième acte en particulier).

Mais chacun des chanteurs affirme une présence puissante qui sait transcender heureusement ce déficit de pensée théâtrale et permet qu’on soit réellement empoigné, emporté, soulevé par le souffle de cette œuvre unique. Car la distribution est de haut niveau, de l’Isolde au timbre d’airain de Brigitte Pinter, qui rappelle la jeune Birgitte Pinter, avec quelque chose de brûlant et d’implacable dès ses premières phrases, au Tristan de Ian Storey qui, en contraste, apparait subtilement mélancolique, Tristan déchiré dès avant le philtre, à la voix un rien en deça de la dimension de son Isolde.
Mais là, les défauts de Myung-Whun Chung apparaissent plus criants encore que dans Otello et surtout plus problématiques pour les voix car, déchainant des orages sonores à grands coups de cuivres et de timbales en folie, il confond Tristan avec La Guerre des étoiles, noyant tout dans une direction hollywodienne, spectaculaire, mais assassine pour les voix qui doivent se battre contre le mur sonore déclenché contre eux avant, trop souvent, de s’y briser. C’est dommage car, le dernier acte le prouve, l’intelligence vocale et expressive de Ian Storey aurait pu mieux être mise en valeur si le chef avait respiré avec les chanteurs. On saluera pourtant la performance des deux rôles secondaires de Brangaene et du Roi Marke, admirablement chantés par la finlandaise Tuija Knihtilä et le coréen Attila Jun, deux très grandes voix wagnériennes qu’on aura plaisir à réentendre.

Pour conclure, et quelques soient les réserves qu’impose la direction de Myung-Whun Chung, l’expérience que constitue le fait d’assister deux soirs de suite à ces deux chef-d’œuvre superlatifs est pour tout lyricomane un moment exceptionnel. Car ce qui demeure au bout de tout, c’est le bel emportement de deux chefs-d’œuvre servis à un très haut niveau, c’est le sentiment d’avoir, deux soirs durant, été menés très loin au-dessus de la banalité du quotidien.

par Alain Duault

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