Nixon in China de John Adams, au Châtelet (avril 2012)

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Voilà sans doute le spectacle d’opéra le plus réussi qu’on ait pu voir à Paris depuis le début de la saison ! Le succès de cette reprise, vingt-et-un an après sa création française à la Maison de la Culture de Bobigny (alors dirigée par l’inventif Ariel Goldenberg), est d’abord à mettre au crédit de Jean-Luc Choplin qui, encore une fois, n’hésite pas à sortir des sentiers battus pour ouvrir l’opéra à la modernité sans le confiner dans l’élitisme qui le marque trop souvent.

Mais il faut d’abord saluer la richesse et la beauté de la partition de John Adams, ce compositeur américain né en 1947, qui marquait en 1987 avec cette œuvre son entrée dans le domaine de l’opéra. L’idée du sujet revient au metteur en scène Peter Sellars, qui devait réaliser la création du spectacle à Houston, et le livret est signé d’une jeune poétesse américaine, Alice Goodman (alors âgée de 28 ans !). Le tissu symphonique de cette partition évoque des influences de Puccini, Wagner, Mahler, Chostakovitch ainsi qu’une communauté de pensée musicale avec son ami et collègue, de dix ans son aîné, Philip Glass, marqué en particulier par ce flux de variations à partir d’une répétition de cellules rythmiques.
Quant au style vocal, il est articulé sur un continuum qui lui permet une souplesse et un superbe épanouissement dramatique, surtout quand il est interprété par une distribution du niveau de celle réunie pour cette série de représentations. Car le premier intérêt de ce spectacle est d’abord musical, avec l’Orchestre de chambre de Paris à la fois homogène et subtil sous la direction d’Alexander Briger, avec des bois et des cuivres très sollicités mais répondant toujours au meilleur niveau, avec des saxophones qui relancent sans cesse la couleur spécifique de cette musique, avec des cordes constamment pulsatives et avec dans les cordes quelques solos, de violon en particulier (où le premier violon solo, Philip Bride, fait merveille).

La distribution vocale est en totale harmonie, avec en particulier les voix féminines, des trois secrétaires de Mao dont le côté Dalton révolutionnaires est particulièrement réjouissant, avec aussi la femme de Mao chantée avec une grande virtuosité par la soprano coréenne Sumi Jo, avec surtout la formidable composition, vocale et scénique, de June Anderson en Pat Nixon.
Du côté des hommes, on saluera en particulier le Zhou Enlai du baryton coréen Kyung Chun Kim, dont le monologue final est très émouvant dans sa méditation sur la mémoire, et le Nixon du baryton américain Franco Pomponi, plus vrai que vrai et toujours bien chantant, sans oublier le Mao du ténor coréen Alfred Kim ou le Kissinger de Peter Sidhom. Mais on n’aura garde d’oublier le Chœur du Châtelet et les formidables danseurs et danseuses du ballet Le détachement féminin rouge, un des classiques de la fameuse Révolution culturelle.

Enfin la mise en scène (et la chorégraphie) est signée d’un grand artiste chinois installé à New York, Chen Shi-Zheng (dont on avait vu un Cosi fan tutte de Mozart au Festival d’Aix en Provence) : il a vécu douloureusement cette période puisque sa mère a été tuée par les gardes rouges et son père a passé plusieurs années en camp de rééducation ! Partant d’éléments sinon abstraits du moins concentrés sur leur signifiant – un mur de pierres pour évoquer la Grande Muraille, une immense statue de Mao, la tête perdue dans le ciel (dans les cintres), quelques signes simples pour donner les jalons visuels du parcours « touristique » de Pat Nixon au deuxième acte –, la mise en scène est concentrée sur la direction d’acteurs, très efficace, qui dessine bien les rapports de pouvoir, les trous de l’incompréhension entre Chinois et Américains, et la plongée méditative dans un univers de mémoire personnelle de chacun des protagonistes, pour montrer que même les plus grands événements historiques sont traversés par ce qui est la matière intime des êtres.
Ce n’est sans doute pas un point de vue maoïste mais cette conclusion donne justement à l’œuvre, au-delà de l’anecdote fondatrice, sa réelle universalité. Une réussite totale donc !

Alain Duault

Nixon in China au Théâtre du Châtelet
Jusqu'au 18 avril 2012

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