Lucia di Lammermoor à l'Opéra de Dresde : « La » Gimadieva

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Il y a deux ans, j’avais ici-même, sur Opera Online, attiré votre attention sur trois jeunes chanteuses slaves encore inconnues du public, les Russes Aïda Garifullina et Venera Gimadieva et la Moldave Valentina Nafornita, trois jeunes trentenaires qui enthousiasmaient déjà les spectateurs du Mariinski de Saint-Pétersbourg et de l’Opéra de Vienne. Depuis, Aïda Garifullina s’est fait connaitre sur toutes les plus grandes scènes, a été une merveilleuse Fille des neiges de Rimski-Korsakov à l’Opéra de Paris avant d’y revenir en Musetta de La Bohème ; Valentina Nafornita a été engagée pour plusieurs productions de l’Opéra de Paris où elle chantera à nouveau la saison prochaine.

Mais, si Venera Gimadieva a fait une brève apparition à l’Opéra de Paris pour une reprise, on peut espérer la voir et l’entendre bientôt dans un de ces rôles de premier plan qu’elle habite avec une autorité et un rayonnement qui suscitent la passion dans tous les théâtres où elle se produit. Ainsi, ces jours-ci à l’Opéra de Dresde, sa Lucia di Lammermoor a complètement mis à genoux le public de la capitale de la Saxe – tout comme le public bordelais qui a pu découvrir Venera Gimadieva, appelée au pied levé depuis Dresde pour remplacer la soprano Georgia Jarman annoncée souffrante, le soir de la première de la Lucia de l'Opéra de Bordeaux mise en scène par Francesco Micheli.
À Dresde, dans une production très soignée, très sombre aussi (à tous les sens du terme : tout est en noir et blanc avec seulement deux taches rouges, celle de la Bible du chapelain Raimondo et celle de la chemise de Lucia maculée de sang quand elle revient, hagarde, après avoir assassiné son époux), le metteur en scène Dietrich Hilsdorf a réalisé un spectacle tendu, porté par une direction elle aussi très ardente du jeune maestro italien Giampaolo Bisanti. Surtout, survolant une distribution parfaitement homogène, avec en particulier le Raimondo très stylé de Georg Zeppenfeld ou le séduisant Edgardo d’un jeune ténor letton au timbre clair et à la fougue puissante, Edgaras MontvidasVenera Gimadieva, aussi belle à voir qu’à entendre, de surcroît comédienne à la grande expressivité, a cloué toute la salle avec une scène de la folie d’anthologie.

Entrant, les yeux fous, dans cette salle où chacun semble tétanisé, elle va déployer toutes les facettes de cette folie qui la brûle avec des accents déchirants et une voix d’une pureté de cristal, sorte de laser qui retient le souffle des quelque 1 500 spectateurs comme on le perçoit rarement. Passant de l’hallucination à la douleur qui la déchire, des presque gémissements d’une enfant à un feu qui la tord, elle modèle son émission vocale à tous ces moments de théâtre, comme si sa voix était en train de peindre le portrait intérieur de cette femme calcinée. Le fait, de surcroit, que l’Opéra de Dresde ait choisi pour cette scène de folie de restituer l’accompagnement original voulu par Donizetti avec cet étonnant harmonica de verre qui, en soi, projette déjà des lueurs sonores irréelles (à la différence de l’habituelle flûte qui ne fait que mettre l’accent sur la virtuosité au détriment de l’expressivité), contribue, durant les quelques douze minutes d’une scène à la fois effrayante et fascinante, à porter l’émotion à une acmé qui, après un silence assourdissant, explose dans une interminable ovation, comme si le public suspendu, bouche bée, à cette voix d’outre-monde reprenait sa respiration !... Un très grand moment de théâtre et de chant ! Et une performance rare qui situe « la » Gimadieva au sommet de la hiérarchie de ces sopranos coloratures qui savent mettre le feu dans la glace. Etonnant ! On attend de la revoir au plus vite en France !...

Alain Duault

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