Le premier disque de Benjamin Bernheim

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Il est rare qu’un disque vous bouleverse au point qu’on soit au bord des larmes – et même au-delà du bord : c’est ce qui vient de m’arriver avec le premier disque du jeune ténor français Benjamin Bernheim. On le connait déjà, Benjamin Bernheim, pour ses prestations à Zürich, à Londres, Berlin, Vienne, Salzbourg et bien sûr Paris. Mais ce disque offre quelque chose en plus, une présence magnétique qui s’exprime dès le premier mot, dès la première note. D’ailleurs, la première phrase de ce disque magique pourrait bien résumer tout ce que Benjamin Bernheim y a mis : « Toute mon âme est là ». La phrase, émise avec une légèreté suspendue, semble ouvrir au ciel – et c’est le ciel du chant ! L’air de Werther a été chanté tant de fois qu’on n’imagine pas y trouver du nouveau ; pourtant c’est un enchantement exceptionnel, avec cette gradation subtile qui déploie le lied d’Ossian jusqu’à un embrasement, toujours avec une prononciation exemplaire et la richesse d’une palette suprêmement contrôlée : du grand art !

Benjamin Bernheim fait ensuite alterner airs italiens et airs français, dessinant sa carte du Tendre avec des bonheurs constamment renouvelés : il y a la cavatine de Nemorino, disant l’extase amoureuse du jeune homme qui a tant attendu cet aveu muet ; ou l’air frémissant d’une sourde angoisse du Duc de Mantoue croyant qu’on lui a volé celle qu’il aime et révélant en même temps que, au-delà du séducteur de premier degré, il peut être tout tremblant d’amour ; ou encore la puissance expressive de la passion dans l’air d’Alfredo au début du deuxième acte de La Traviata ; et puis le sublime rêve de Des Grieux, tout en raffinement et en transparences… Le superlatif est constamment de rigueur avec ces treize airs qui montrent toute la variété de l’art de ce ténor. Mais comment ne pas s’arrêter à cet air de Lenski de l’Eugène Onéguine de Tchaikovsky ? On sait combien Benjamin Bernheim a dans la voix cette poésie intérieure : la découvrir ici, dans cet air désespéré d’un poète qui va mourir, exprimée avec ce quelque chose de purement déchirant, rend palpable cette mort qui gonfle les phrases, tout cela avec une morbidezza que le velours de la voix du ténor semble laisser s’écouler. Quand pourra-t-on entendre le Lenski de Benjamin Bernheim sur une scène française ?

On pourrait ajouter encore que, au-delà de la beauté du timbre, de la clarté de l’émission, de la netteté de la prononciation, de la fermeté des aigus, de la vaillance autant que de l’infinie richesse de couleurs et de nuances qui donnent des flexions sans cesse renouvelées à la ligne vocale, de l’art de l’allègement comme de celui des contrastes, de la souplesse d’une ligne toujours habitée, il y a chez Benjamin Bernheim une rare intelligence du texte qui le guide en permanence et lui permet de donner à chacun de ces airs son visage spécifique. Tout est au sommet, tout est d’un grand artiste et même ceux qui ont eu le privilège de le suivre depuis ses tout débuts ne peuvent qu’être sidérés par l’autorité avec laquelle il a pris sa place, une des toutes premières parmi les plus grands ténors d’aujourd’hui.

J’ajouterai qu’Emmanuel Villaume offre à Benjamin Bernheim un écrin orchestral à sa mesure avec le PKF-Prague Philharmonia. Encore une fois, Deutsche Grammophon a su faire le bon choix. Et puisque nous approchons de Noël, voici le disque à offrir à tout amateur de belles voix, de beau chant : on peut prédire que c’est le premier d’une longue série.

Alain Duault

» Benjamin Bernheim ; DG

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