Le point de vue d’Alain Duault : Turandot dans la fosse à l'Opéra Bastille

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Une Chine de tapisserie, « dans les temps légendaires » dit le livret : Turandot, l’ultime opéra de Puccini, plonge dans un monde qui nous interroge en nous montrant les images de nos plus vieilles peurs. Mais pour que cette interrogation soit active, pour que les questions que posent Turandot, celle qui veut prendre, et Liù, celle qui veut donner, s’avèrent théâtralement... il faut qu’il y ait du théâtre sur la scène.

Or là, rien !


Turandot, Opéra de Paris ; © Charles Duprat

Turandot, Opéra de Paris ; © Charles Duprat

Depuis quelque cinquante ans, Robert Wilson semble réutiliser à l’infini les mêmes images figées, admirablement éclairées, mais vides, un maniérisme visuel qui tourne sur lui-même et se satisfait de son narcissisme esthétisant. Aucune dramaturgie, aucune direction d’acteur – sinon un éternel tai-chi dont la vacuité fatigue –, aucun lien entre des personnages désincarnés, alignés sur la scène face aux spectateurs comme dans une version de concert à l’ancienne, l’expression du visage en moins puisque les faces cérusées ne doivent rien exprimer. Pourtant il y aurait matière à question dans cette histoire où le viol initial est fondateur, où l’importance du trauma originaire dans la constitution de la personnalité pourrait être reliée à des préoccupations d’aujourd’hui, où la force de l’amour et du désir peut se sublimer dans la mort…

Mais là, rien : aucun personnage n’existe !

Comme la distribution n’est pas de premier ordre, mise à part la Liù au joli timbre de Guanqun Yu et le Timur cuivré de Vitalij Kowaljow, on pourrait s’arrêtait là.

Mais ce serait omettre la belle tenue des Chœurs préparés par Ching-Lien Wu, à la fois homogènes et subtils (en dépit d’un effectif par trop réduit), et surtout la formidable densité sonore que confère Gustavo Dudamel à l’Orchestre : creusant dans la matière des cordes et des vents, jouant des couleurs multiples des bois, exaltant les percussions, il embrase l’Orchestre en sachant en faire ressortir toute la sève dramatique que la non-mise en scène gomme. Le désir à l’œuvre, il rugit dans tel crescendo, l’angoisse qui monte, elle bat dans tel souffle des timbales, l’humanité de Liù, elle se coud en un ourlet de cordes à la voix de la chanteuse, accompagnant cette fragilité mortifère que nie la gestique absurde. Tout est architecturé mais avec une liberté qui hausse l’expression, tout l’orchestre vibre comme un cœur qui s’affole, chaque détail est brodé avec finesse et redéployé dans un geste qui emporte. Gustavo Dudamel se montre là un grand chef lyrique, apte à dynamiser l’Orchestre de l’Opéra de Paris qui lui répond avec un enthousiasme qui s’entend, confirmant qu’Alexander Neef a fait le bon choix avec son directeur musical.

Alain Duault

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