Le point de vue d’Alain Duault : Manon Lescaut au TCE, un retour musicalement gagnant

Xl_manon_lescaut_-_theatre_des_champs_elysees_-_2026_2027 © TCE / Vincent Pontet

« Manon est une héroïne à laquelle je crois » écrit Puccini à son éditeur, Ricordi, après avoir lu le fameux livre de l’abbé Prévost : il veut en faire son troisième opéra. Lui objecte-t-on qu’avant lui Auber et Massenet ont mis en musique cette histoire, il n’en a cure : il aime cette histoire, il pressent ce qu’il peut en faire, il fonce !... Heureusement qu’il y croit d’ailleurs car il lui faudra trois ans d’écriture et une bataille contre sept librettistes pour raccommoder le livret et terminer sa partition ! Manon Lescaut inaugure l’ère post-verdienne dans le domaine de l’opéra (c’est d’ailleurs la même année, 1893, que seront créés Manon Lescaut de Puccini et Falstaff, l’ultime opéra de Verdi), en particulier dans cette importance accordée à l’orchestre : bien sûr, Verdi en avait été le premier initiateur et c’est un développement qui sera constant plus on avance dans le XIXe siècle mais, avec Puccini, l’orchestre non seulement s’est étoffé, a pris un poids dramatique qui est l’héritage de Verdi, mais il est aussi le support d’une sensualité qui va envahir toute son œuvre.

Pour dérouler le récit de son opéra, Puccini choisit une division en quatre actes, qui déploient en quelque sorte l’impossible triomphe de la passion sur la raison comme une marche au supplice ou une descente aux enfers : prise de conscience de l’amour, reconquête par jalousie, avilissement, mort. Olivier Mears, le directeur du Covent Garden de Londres et metteur en scène, choisit d’en dessiner le chemin dans le temps – en passant du XVIIIe siècle pour le 1er acte, au XIXe siècle pour le 2e acte, dans les années 1940 pour le 3e acte et aujourd’hui au 4e acte, pour montrer sans doute la récurrence obstinée de cet écartèlement entre passion et raison. Tout cela fonctionne plutôt bien dans le 1er acte, avec une profusion de costumes rutilants, plus platement dans le 2e acte, formidablement dans le 3e acte, avec cet embarquement glaçant des prostituées tondues pour la Louisiane, et est totalement raté au 4e acte avec cet absurde bar-tripot où passent junkies et autres épaves… mais d’où, incompréhensiblement, Des Grieux est exclu, alors que l’acte n’est qu’un long duo qui se referme sur la douleur vécue à l’unisson. Satisfaction modérée donc en ce qui concerne la dramaturgie et même insatisfaction en ce qui concerne la direction d’acteurs, sans tension, sans passion – à l’exception de Roberto Alagna qui, toujours formidable bête de scène, dessine tout seul son personnage avec cette ardeur qui manque trop aux autres, à l’exception des chœurs, le plus souvent bien inscrits dans l’action. Pourtant, on sait gré à cette production d’offrir de vrais décors, des costumes riches et variés et (sauf au dernier acte) de nous dispenser du misérabilisme de tant de mises en scène aujourd’hui : là, au moins, on est au théâtre !

Manon Lescaut - Théâtre des Champs-Elysées (2026-2027) (c) Vincent Pontet
Manon Lescaut - Théâtre des Champs-Elysées (2026-2027) (c) Vincent Pontet

On est aussi à l’opéra, grâce aux deux rôles principaux, celui de Manon d’abord, que l’américaine Ailyn Pérez porte haut, avec une vraie voix de soprano grand lyrique, au timbre riche, gorgé de couleurs, à la projection généreuse, à l’expressivité ardente, mais qui sait aussi s’alléger pour ombrer son phrasé dans In quelle trine morbide au 2e acte, en en faisant une plainte sensuelle toute de légèreté frémissante. Tout comme elle sait, au dernier acte, donner dans une immobilité poignante, agenouillée comme pour une ultime prière, sa force déchirante à un « Sola, perduta, abbandonata » qui concentre toute la tragédie. Un hautbois à la couleur mélancolique, une flûte au loin, pour colorer la voix sur un sombre lit de cordes graves et la voix de Manons’élève. L’orchestre peu à peu se déploie pour amener « Ah ! non voglio morir ! » avant le cri de révolte « Ahi ! mia beltà funesta » – qui conduit à une deuxième section de l’air, plus véhémente, culminant sur un autre cri, « Ah ! tutto è finito », avant la reprise déchirante de « No ! non voglio morir ». Cet air sublime vaut à lui seul qu’on se précipite pour écouter cet opéra : Ailyn Pérez y est superlative.

Mais ce qui sidère aussi, c’est la fraicheur de Roberto Alagna que ses 63 ans ne semblent pas entamer ! Après une entrée prudente au 1er acte, un « Tra voi, belle », le timbreun rien retenu, il fouette les chevaux et retrouve la couleur passionnée et l’emportement rayonnant qui le caractérisent dès « Donna non vidi mai » : dès lors, il ne se départira plus de cet élan, de ce dynamisme, de cette ferveur du chant constamment porté par une projection fiévreuse, une véhémence expressive qui le fait s’emparer de chaque phrase avec une vérité renversante. Pour sa première apparition en version scénique au Théâtre des Champs-Elysées, il montre qu’il est toujours un des poids lourds de la scène mondiale. Le public, heureux, lui envoie à la fin des vagues de reconnaissance et d’amour inentamé.

Manon Lescaut - Théâtre des Champs-Elysées (2026-2027) (c) Vincent Pontet
Manon Lescaut - Théâtre des Champs-Elysées (2026-2027) (c) Vincent Pontet

Le troisième personnage de Manon Lescaut est le frère de Manon, Lescaut. Lionel Lhote étant souffrant, c’est le baryton ukrainien Iurii Samoilov qui prend sa place avec une voix et une classe vocale exceptionnelle : remplacement de luxe dont on se prend à regretter que Puccini ne lui ait pas donné plus à chanter ! On saluera aussi, au sein d’une distribution bien équilibrée, l’habituelle qualité de Léo Vermot-Desroches dont les trois apparitions en Edmond, maitre de ballet et allumeur de réverbères confirment encore une fois qu’il est une des plus élégantes voix françaises de la nouvelle génération. Ces solistes, le Chœur Accentus, parfaitement inscrit dans le spectacle avec une franchise et une densité vocale à remarquer, tout comme l’Orchestre National de France, sont dirigés par le jeune Lorenzo Passerini, la bride un peu retenue aux deux premiers actes et manquant par trop de ces couleurs pucciniennes attendues. Mais il se libère avec le superbe Intermezzo symphonique qui ouvre la seconde partie et ne cesse plus ensuite d’infuser la chair, le sang, la passion, déployant une véritable générosité lyrique et une vraie place dramatique qui soutiennent la puissance émotionnelle ardente de cette Manon Lescaut, qu’on n’avait pas vue depuis quelque trente-trois ans sur une scène parisienne !

Une réussite pour Baptiste Charroing qui, à la tête du Théâtre des Champs-Elysées, est en passe de pallier l’absence de l’opéra à Paris, entre les travaux en cours ou à venir à l’Opéra-Comique puis à l’Opéra, et l’abandon du lyrique au Châtelet : le nouveau rendez-vous des lyricomanes à Paris est avenue Montaigne !

Alain Duault
Paris, 2 novembre 2026

Manon Lescaut de Puccini au Théâtre des Champs-Elysées du 2 au 15 novembre 2026

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