Le point de vue d’Alain Duault : La Traviata à l’Opéra de Paris, une reprise connectée

Xl_la_traviata_opera_de_paris_2026_alain_duault © Chloé Bellemere

La création de la production de Simon Stone au Palais Garnier en 2019 avait suscité un intérêt du fait du renouvellement d’images dont avait bénéficié le chef-d’œuvre de Verdi. Si l’impact de la nouveauté n’est plus là, la réussite globale du spectacle demeure : conformément au souhait de Verdi, les chanteurs sur la scène apparaissent bien du même monde que les spectateurs dans la salle, téléphone portable toujours à la main, avec cette vertigineuse solitude des protagonistes qui se parlent par sms d’une fascinante vacuité, « likent » leurs « posts » sur Facebook, s’envoient des photos sur Instagram, sans jamais exister – mais c’est une assez juste transposition dans notre époque où, bien évidemment, Violetta est une influenceuse dont on a des nouvelles par « les réseaux ». Tout tourne sans cesse, sur une tournette qui fait se succéder des paysages urbains, Paris, place des Pyramides avec la statue de Jeanne d’Arc, un local à poubelles voisinant une boîte de nuit, un kebab ou une salle de shoot, le plus souvent sur le fond blanc d’un studio photo, avec quelques images symboliques, des fleurs (camélias ?), des dessins fluo… Tout cela « habille » esthétiquement la pièce d’images d’aujourd’hui sans jamais en révolutionner le sens. D’autant que la direction d’acteurs, un peu paresseuse, a perdu de sa tension cruelle sept ans après, en même temps que la (relative) nouveauté s’estompait.

Pour autant, l’écrin n’empêche pas l’épanouissement musical, porté par un Orchestre de l’Opéra de Paris toujours concerné, phrasés ardents des cordes, bois colorés, harmonie dorée, dirigé avec conviction par une jeune cheffe polonaise, Marta Gardolinska, alternant pondération et vifs emportements, mais attentive aux équilibres entre fosse et plateau. Là encore, rien de neuf mais le plaisir d’entendre la musique de Verdi bien servie.

La Traviata, Opéra de Paris (2026) (c) Chloé Bellemere
La Traviata, Opéra de Paris (2026) (c) Chloé Bellemere

La distribution permet de découvrir la Violetta de la tatare Aïda Garifullina : le timbre est toujours séduisant, même s’il a perdu de son cristal en prenant des rondeurs, au premier acte en particulier où le E strano a oublié son héritage belcantiste, avec un trait trop opulent, sans ce ricochet de sonorités qui dessine la fièvre. L’émission est droite, plus préoccupée de faire entendre ses moires que d’exprimer le tourment du personnage. Au deuxième acte, une plus grande fragilité expressive habite le Dite alla giovine mais jamais la déchirure ne s’y entend. Même ensuite, dans un Amami Alfredo où, face à un Alfredo curieusement impassible (comme si le metteur en scène l’avait oublié !), le chant s’impose avec la belle étoffe de la voix, la douleur n’explose pas comme on l’attend. Et au troisième acte, les réels plaisirs vocaux que dispense le timbre d’Aïda Garifullina ne compensent pas une interprétation trop monochrome, pas suffisamment fouillée pour émouvoir. Belle mais froide : une Carole Bouquet qui chante.

L’Alfredo du basque Xabier Anduaga, timbre élégant, phrasé ductile, intelligence du chant, confère, lui, une vraie souplesse expressive à son personnage : il montre bien, contrairement aux objections butées de quelques intégristes, que la passion amoureuse peut s’exprimer avec force dans ce spectacle aux images renouvelées, car les sentiments ne varient pas avec les oripeaux ! Le solide baryton du russe Roman Burdenko est évidemment moins à l’aise dans son discours de bourgeois corseté, complètement décalé ici avec les images de ce spectacle très daté. Mais sa présence vocale massive impose le personnage (en dépit de cet absurde accessoire d’une sacoche à l’épaule dont on s’interroge à la fois sur la signification et sur l’adéquation au rôle !). Tous les seconds rôles sont bien tenus, de la Flora à la voix chaude et séductrice de Seray Pinar à la fine Annina de Cassandre Berthon, aux aigus joliment flûtés, en passant par toutes les apparitions des multiples personnages qui permettent aux jeunes artistes de la troupe de l’Opéra de se confronter à la scène.

Un spectacle idéal en ce début d’été, qui attire tous les visiteurs français ou étrangers avides de découvrir l’excellence de l’Opéra de Paris et qui, à en croire les applaudissements en rafales, repartent heureux : ils ont entendu une musique magnifique, des chanteurs de premier ordre, vu un spectacle coloré qui les a reliés à l’univers dans lequel ils baignent, c’est aussi cela l’opéra populaire !

Alain Duault
Paris, 4 juillet 2026

La Traviata à l'Opéra de Paris du 4 juin au 13 juillet 2026

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