Lady Macbeth, madone des abattoirs à l'Opéra de Paris

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Il n’y a guère d’opéras du XXème siècle qui aient trouvé leur public, Wozzeck et Lulu de Berg bien sûr ou, dans un style différent, les Dialogues des Carmélites de Poulenc, Lear de Reimann, quelques autres sans doute – mais aucun qui aie donné lieu à trois productions depuis l’ouverture de l’Opéra Bastille ! C’est le cas de la Lady Macbeth de Mzensk. Il faut reconnaitre que la puissance expressive de la musique de Chostakovitch autant que le formidable livret d’Alexandre Preis et Chostakovitch lui-même concourent naturellement à l’intérêt renouvelé pour cet opéra depuis sa création à Leningrad en 1934. Mais on sait que, après le triomphe public de l’ouvrage dans le public soviétique, le puritanisme et l’inculture de Staline devaient pourtant faire que ce chef-d’œuvre soit interdit en URSS ! Aujourd’hui, bien sûr, le temps a passé mais la force corrosive de l’œuvre demeure. Et le public en est toujours secoué. Surtout quand cette Lady est présentée, ainsi qu’elle l’est cette fois à l’Opéra Bastille, comme un geyser de violence, comme un volcan actif, comme un orage sonore et théâtral.


Lady Macbeth de Mzensk (c) Bernd Uhlig

La réussite de cette nouvelle production est totale, exaltée d’abord par la direction ardente de l’excellent chef allemand Ingo Metzmacher, sans aucune des redondances qui parfois encombrent cette musique faite d’éclats et d’ombres. Il sait en permanence donner ses couleurs à la musique de Chostakovitch dont il déploie les flots mais aussi les phrasés plus secrets, de ce murmure de clarinette initial jusqu’au délitement final du chœur des bagnards qui s’éloignent, baignés dans un tissu harmonique d’une rare finesse, tout en poussant les feux des scènes de violence ou de celles, parodiques, du mariage de Katerina et Sergueï devenu un spectacle de music-hall. Pétrissant des deux mains (sans baguette) le magnifique Orchestre de l’Opéra de Paris, devenu comme malléable sous les doigts de ce sculpteur de sonorités, Ingo Metzmacher donne son souffle à l’œuvre. Il faut ajouter que le Chœur de l’Opéra de Paris, constamment engagé, riche de couleurs, massif par moments, subtil à d’autres, est un protagoniste essentiel de cette formidable descente aux enfers.

Mais Lady Macbeth de Mzensk est un opéra qui exige un éventail de voix aguerries à l’écriture de Chostakovitch, à ses harmonies parfois complexes, sachant se cogner aux effets de contrastes inscrits dans des phrasés tour à tour heurtés ou sensuels : toute la distribution réunie à l’Opéra Bastille est superlative. Plusieurs personnalités s’en détachent particulièrement, le Sergueï de Pavel Cernoch, pleutre en fait manipulé par les femmes dont il se repait sans y croire, le Boris Timofeevitch de Dmitry Ulyanov, beau-père discrètement libidineux mais à la voix tonnante, le mari, Zinovy, un peu encombré dans un costume assez raté mais dont la perte est inscrite jusque dans le souffle que John Daszak sait effiler. Et encore la voix pulpeuse de Sofija Petrovic en Aksinia ou celle de Marianne Croux en bagnarde émouvante : tous sont au plus haut niveau.


Lady Macbeth de Mzensk (c) Bernd Uhlig

Mais celle qui emporte tout comme une tornade, c’est cette jeune soprano lituanienne au regard laser, Ausriné Stundyté, la Lady Macbeth de cet opéra infernal, proprement hallucinante autant vocalement que scéniquement. On a rarement vu et entendu cela sur la scène de l’Opéra Bastille, une intensité, une vérité, une cruauté, une folie sexuelle aspirée par la mort : la voix brûle, déchire, hante, passant de la raucité au feulement avec quelque chose de fascinant. C’est une braise de désir, une Bovary amphétaminée, un étendard de la passion – et c’est aussi une femme malheureuse, frustrée, brisée. Magnifique.

Il faut dire que Krzysztof Warlikowski réalise là la plus aboutie des mises en scène qu’il a données à l’Opéra de Paris : la logique mortifère y est inscrite d’emblée, en même temps que les obsessions de cette madone des abattoirs qu’est Katerina, cette Lady sans Macbeth, dont le chemin de croix est un chemin de mort. Car cette présence de la mort, dont le signe consiste en ces carcasses de porcs pendues à des crocs avant d’être débitées par les ouvriers et ouvrières de l’usine, fait écho à la musique qui, jusque dans ses convulsions, jusque dans ses suspens lyriques, est une musique funèbre. Warlikowski sait en déployer des images superbement éclairées, dont la logique implacable fonctionne comme une machine infernale. Le seul moment qui s’en détache est ce mariage de music-hall mené par un Monsieur Loyal qui semble un recruteur des Enfers. On soulignera aussi la poésie des images vidéo des deux femmes, Katerina et Aksinia, transfigurées en femmes-algues et nageant en une sorte d’apesanteur dans quelque bassin qui préfigure le lac sibérien où Katerina précipitera sa rivale Sonietka avant de s’y noyer elle-même. Mise en scène très visuelle mais qui, avec une sorte de classicisme narratif, donne au récit quelque chose de musical (par sa manière de fondre les séquences) autant que de théâtral (par une direction d’acteurs comme toujours particulièrement fouillé).

Les dernières minutes sont d’une sombre poésie qui emporte tout vers un univers sans nom, un néant qui est celui dans lequel baignent toutes ces âmes errantes dont même l’accomplissement du désir le plus ardent n’a pu les sauver.

Alain Duault

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