La Traviata à l'Opéra de Paris : Aleksandra superba !

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Quarante-huit heure après la mort de Montserrat Caballé, on pouvait avoir le sentiment qu’Aleksandra Kurzak reprenait le flambeau ! Non que la soprano polonaise imite en rien la grande diva espagnole mais, comme cette dernière, elle possède cette couleur si caractéristique, ce timbre à la fois charnu et clair, ce cristal vocal – qui a fait merveille dès un E strano aux aigus naturels, jamais appuyés, évidents jusque dans le tissage d’un fabuleux Sempre libera devant lequel on criait « chapeau bas » ! Ce n’était encore qu’éblouissement vocal. Avec le deuxième acte, dans cet affrontement intense et bouleversant avec Germont père, on a aussi découvert une femme qui savait exprimer tour à tour son angoisse, sa détermination, son désespoir résigné, avec un médium déployé sans que jamais les aigus ne se voilent. 


Aleksandra Kurzak (Violetta), Jean-François Borras (Alfredo)
(c) Sébastien Mathé



Jean-François Borras (Alfredo), Virginie Verrez (Flora), Aleksandra Kurzak
(Violetta) (c) Sébastien Mathé

Et quelle émotion douloureuse dans ce Dite alla giovine comme somnambulique ! Là encore, le souvenir de la « Superba », ainsi qu’on avait surnommé la Caballé, revenait aux oreilles et au cœur : car Aleksandra Kurzak ne surligne jamais son chant, elle laisse le souffle, qu’elle a immense, porter les couleurs et cet éventail de nuances qui construit son personnage. Elle sait jouer de ces piani qui disent l’intimité torturée. Et puis, au troisième acte, encore plus déchirante, elle a terrassé le public avec cette lecture de la lettre appuyée sur le premier violon de l’orchestre avant de crier comme avec son ventre, tout son corps retourné comme un gant, ce E tardi qui dit qu’elle sait la mort en elle. Il ne restera plus qu’à écouter, le cœur comprimé de détresse, cet Addio del passato comme un aveu ultime. Ne serait-ce que pour cette Violetta superlative, cette reprise de La Traviata vaut le voyage.

Mais on n’aurait garde de passer sous silence l’exceptionnel partenaire qu’Aleksandra Kurzak a trouvé en Jean-François Borras : c’est l’honneur de la première scène nationale de permettre à ce merveilleux jeune ténor de déployer son art si subtil et si élégant, ces phrasés, cette palette infinie qui colore un timbre riche sans aucun empâtement. Il fascine tout au long de la soirée – même si son jeu n’est pas toujours à la hauteur de son chant.

Mais, il faut le rappeler, cette mise en scène de Benoit Jacquot n’a jamais montré que le cinéaste savait diriger des acteurs : de toutes façons, ce n’est pas pour revoir son spectacle qu’il faut courir à l’Opéra Bastille mais bien pour ces deux admirables interprètes, auxquels on adjoindra le Germont père de George Gagnidze, traditionnel certes mais efficace, et, plus inattendue, la Flora de Virginie Verrez. Ce rôle secondaire n’est pas de ceux que l’on retient habituellement : cette fois, si. Car cette jeune mezzo formée à New York possède un timbre corsé, ambré, qui est déjà une signature et une autorité dans la projection qui étonne : assurément une voix à suivre. On n’aura garde d’oublier, parmi les autres seconds rôles le vif-argent du Gastone de Julien Dran ou la gravité tendrement épanouie du Docteur Grenvil de Luc Bertin-Hugault. Enfin on saluera la direction de Giacomo Sagripanti, équilibrée toujours mais manquant parfois de tension, sauf dans la scène finale, très ardente, développant une montée en puissance qui épanouit une représentation de haute tenue. Mais c’est pour l’éblouissement de la Violetta d’Aleksandra Kurzak qu’il ne faut pas manquer cette reprise.

Alain Duault

 

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