Guillaume Tell qu’en lui-même aux Chorégies d'Orange

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C’était un pari et d’aucuns avaient tordu le nez quand Jean-Louis Grinda avait annoncé qu’il allait monter Guillaume Tell aux Chorégies d’Orange : le pari est gagné ! Le théâtre était quasi plein et surtout enthousiaste à l’issue des quatre heures d’un spectacle de classe qui fait honneur au 150ème anniversaire des Chorégies. D’abord parce que l’écrin du Théâtre antique est à la fois respecté et dynamisé par des projections qui, sans faire les pieds au Mur, dessinent des atmosphères toujours justes – une forêt, une entrée de château, un lac qui coule sous les pieds des interprètes, tout un alphabet de signes à la fois lisibles et efficaces imaginés par Eric Chevalier, avec en contrepoint des lumières subtiles de Laurent Castaingt, pour une scénographie qui accueille l’œuvre. Jean-Louis Grinda sait y déployer des mouvements d’ensemble toujours beaux à voir, en même temps qu’il sait dessiner par une simple géométrie signifiante les relations psychologiques entre les personnages de ce qui est à la fois une épopée historique, politique, et une belle histoire d’amour romantique. Il ne cherche à aucun moment à se montrer plus « intelligent » que le compositeur, à faire dire à l’œuvre autre chose que ce qu’elle dit : il la respecte et veut avant tout la servir. On comprend que ce parti-pris traditionnel, s’il ne prétend pas ouvrir à l’esprit des champs de réflexion infinis, permet d’éclairer l’œuvre pour la faire vivre, la révéler (au sens photographique), ce qui s’avère particulièrement nécessaire quand il s’agit, comme avec ce Guillaume Telld’une œuvre à peu près inconnue de la majorité du public (à l’exception de la fin de son Ouverture !...).


Guillaume Tell © Philippe Gromelle / Chorégies d'Orange


Guillaume Tell © Philippe Gromelle / Chorégies d'Orange

Ce qui n’empêche pas quelques images fortes, de cette scène de labour d’un Guillaume Tell tirant son soc pour rappeler qu’il est un paysan, à l’entrée de Mathilde sur un magnifique cheval blanc, avec un costume d’amazone tout de velours noir (signé Françoise Raybaud) qui rappelle Romy Schneider en Sissi dans le Ludwig de Visconti, c’est-à-dire en héroïne romantique. La réussite de ce spectacle est donc d’abord due à cette probité scénique.

Elle est aussi largement musicale. A la tête de l’Orchestre de Monte Carlo, Gianluca Capuano, qu’on connait plus comme chef baroque, sert l’œuvre avec sobriété, même si l’on aimerait parfois plus d’engagement, plus de feu, plus de romantisme. Mais dans un tel ouvrage ce sont les individualités vocales qui tissent la vérité : on est servi d’abord superlativement par cette grande dame que demeure Annick Massis. La beauté inentamée du timbre, la richesse de projection, la technique sans faille qui, avec un permanent contrôle du souffle, lui permet de pallier des graves un rien discrets, tout est magnifique, intelligent et propre à donner au personnage de Mathilde une noblesse admirable. Mais en Guillaume, le baryton italien Nicola Alaimo, émouvant dans sa massivité fragile, la voix aux riches couleurs et la prononciation exemplaire, s’impose – plus que l’Arnold de Celso Albelo qui, même s’il offre de puissants aigus, chante sans ligne et avec un timbre sec, dépourvu d’émotion. A ce trio de tête, Guillaume Tell adjoint nombre de rôles qui permettent de montrer une voix et un tempérament : c’est le cas d’abord de la formidable Jodie Devos, dont le soprano argenté et fluide, fait merveille en Jemmy ; c’est le cas aussi de Nicolas Courjal, la grande basse française, qui affirme encore une fois son autorité, sa projection ardente, ses couleurs sombres et expressives dans le rôle du tyran Gesler. On saluera encore le mezzo charnu et profond de Nora Gubisch en Hedwige, le Furst très sonore de Nicolas Cavallier, le Mechtal caverneux à souhait de Philippe Kahn, la (trop) brève apparition du ténor Philippe Do dans le rôle martial de Rodolphe, le charme subtil en jeune pêcheur d’un autre ténor, léger celui-ci, Cyrille Dubois. Au total une distribution qui fait largement honneur au chant français : ce n’est pas si fréquent. Au moment du fastueux chœur final (et on n’oubliera pas de saluer les chœurs réunis des Opéras de Monte Carlo et de Toulouse), on est soulevé, emporté par la puissance d’une œuvre qui dépasse déjà le Rossini le plus connu pour projeter l’opéra vers ceux qui, Verdi en premier, vont lui donner un sens plus fort. On attendra donc avec intérêt la suite de ce nouveau vent qui souffle sur Orange.

Alain Duault
(Orange, 12 juillet)

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