Don Pasquale, Jenufa, Tosca : un week-end à l’Opéra de Vienne

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Un week-end à l’Opéra de Vienne permet de se rendre compte de la constante bonne santé de cette maison dirigée de main de maître par le français Dominique Meyer. Ainsi, en cette mi-avril, on a pu assister en trois jours à trois facettes de ce qui fait la qualité d’une telle institution – en même temps qu’on a bénéficié en prime d’un de ces moments qui font la légende de l’opéra !...

Le vendredi, Don Pasquale de Donizetti réunissait un quatuor quasi idéal : le tenorissimo Juan Diego Florez tout en souplesse virtuose, en volubilité, en poésie (ah ! cet air avec trompette obligée !) chantait un Ernesto très jeune premier irrésistible, la jeune moldave Valentina Nafornita, belle comme un cœur, avec une voix qui évoque le charme vocal d’une Graziella Sciutti et une présence scénique savoureuse, lui donnait en Norina une réplique pétillante, Adam Plachetka qui, à 30 ans, s’affirme comme un des meilleurs barytons de sa génération, conférait un relief renouvelé à Malatesta, et Michele Pertusi, toujours juste, toujours exact, même si avec un zeste moins de relief qu’à l’accoutumée, dessinait un Don Pasquale discrètement mélancolique. Tout cela sous la fine baguette d’Evelino Pido et dans une mise en scène moderne, colorée, rafraichissante d’Irina Brook : voilà un week-end qui commençait bien !

Pour le clore, le dimanche, une Jenufa de Janacek bouleversante, inscrite dans un magnifique spectacle de David Pountney et un décor impressionnant de Robert Israel, l’intérieur d’un moulin plus vrai que nature se révélant la fantastique métaphore d’une étouffante oppression. Mais ce sont surtout deux admirables chanteuses qui portaient cette tragédie, la grande Angela Denoke en Kostelnicka déchirée de remords, humaine et grandiose dans sa détresse, la voix au timbre d’argent toujours frémissante, et Dorothea Rösschmann, émouvante Jenufa déchirée par la vie, avec aussi le Laca puissant de Christian Franz, tous dynamisés par Ingo Metzmacher, tout en tension dramatique.

Entre ces deux spectacles aux caractéristiques scéniques très différentes mais à l’unité musicale éblouissante, appuyée à la fois sur la tenue de distributions de premier ordre mais aussi, bien sûr, sur cet orchestre aux sonorités somptueuses, ce Philharmonique de Vienne qui fait de l’Opéra de Vienne une maison unique au monde, entre ces deux beaux opéras, c’est bien sûr la Tosca de luxe qui avait fait courir le monde car Dominique Meyer y avait réuni Angela Gheorghiu, Jonas Kaufmann et Bryn Terfel, c’est-à-dire tout simplement ce qu’on peut faire de mieux au monde pour chacun de ces rôles ! Résultat : quelques 40 000 demandes pour un théâtre de 1 700 places !...
Mais les heureux détenteurs de billets s’en souviendront longtemps, et pas seulement pour le chant ! Donné dans la mise en scène de Margarita Wallmann et les décors de Nicolas Benois, c’est un spectacle patrimonial qui date de 1958 et témoigne pour l’Histoire : aujourd’hui, on ne monterait plus Tosca ainsi, bien sûr – mais ça fait du bien pourtant de retrouver parfois une mise en scène qui raconte vraiment l’histoire !...

Pourtant, au-delà de ces considérations, c’est bien sûr l’affrontement des trois monstres sacrés qui excitait le public – et il a été servi au-delà de ses espérances ! Comme on pouvait s’y attendre, tout était superlativement chanté, sous la baguette attentive et souple  de Lopez Cobos, remplaçant au pied levé Mikko Franck, et les bravos crépitaient régulièrement.
Mais la tension est montée d’un cran au troisième acte : après une interprétation toute en finesse bouleversante, presque comme un lied, de son air E lucevan le stelle, le public n’a pas voulu laisser Jonas Kaufmann enchainer et a fait résonner le théâtre d’une interminable ovation, trépignant durant plus de dix longues minutes d’acclamations délirantes… et forçant le ténor à bisser son air – ce à quoi il se refuse le plus souvent, non sans raison car cela brise la tension dramatique ! Toujours est-il qu’il a bissé, avec peut-être encore plus d’émotion palpable… et Lopez Cobos a enchainé pour que le drame retrouve son intensité.

La réponse de la Gheorghiu a été instantanée : pour « punir » Jonas Kaufmann, elle est retournée dans sa loge et a « raté » son entrée, laissant le ténor déconfit, puis éclatant de rire, expliquant au public qu’il était difficile de chanter un duo tout seul ! Finalement le spectacle a repris, avec une tension très nettement perceptible entre les deux stars, mais s’est achevé dans un incroyable triomphe, avec plus de vingt minutes d’applaudissements d’un public qui ne voulait plus laisser partir ses idoles ! Etait-ce encore de l’opéra, avec ses exigences dramatiques inscrites dans la musique, ou un feu d’artifice d’un autre ordre ? On peut en discuter à l’infini : il y a dans l’opéra une dimension théâtrale et une dimension évidemment physique – ce à quoi l’on a assisté avec ce « spectacle » étonnant... Toujours est-il que, pour le public, s’est ainsi ajouté à l’incontestable réussite de cette Tosca le souvenir (qui demeurera dans les annales) du plus étonnant règlement de compte auquel on ait assisté en direct sur une scène lyrique ! Décidément, il se passe toujours quelque chose à l’Opéra de Vienne !  

Alain Duault

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