A quoi servent les concours de chant ?

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     Les Masters de chant de Monte Carlo ont vu le 14 juin, dans la ravissante salle de l’Opéra de Monte Carlo, la victoire en finale du ténor coréen Junghoon Kim devant la soprano canadienne Jessica Muirhead. Ce « concours des concours », comme on l’a surnommé (parce que, pour pouvoir s’y présenter, il faut déjà avoir été lauréat d’au moins un grand concours international), s’est déroulé devant un prestigieux jury : la soprano Inva Mula, le chef Jean-Yves Ossonce, le directeur des Chorégies d’Orange Raymond Duffaut, le directeur de l’Opéra de Monte Carlo Jean-Louis Grinda, le créateur de « La Folle Journée » de Nantes René Martin et le fondateur de ces Masters, Jean-Marie Fournier, directeur de la salle Gaveau à Paris, l’ensemble sous la présidence de Dominique Meyer, Directeur de l’Opéra de Vienne.

     Mais à l’issue de ces épreuves âprement disputées, une question demeure en suspens : Junghoon Kim fera-t-il carrière ? D’une certaine manière, Dominique Meyer a indirectement répondu en engageant sur-le-champ… Jessica Muirhead à l’Opéra de Vienne ! Non parce que Junghoon Kim n’aurait pas mérité son prix – mais parce qu’emporter un prix de chant ne conduit pas automatiquement sur scène ! Car Jessica Muirhead, jeune canadienne de 33 ans, a tout ce qu’il faut pour faire une carrière : une voix qui, sans être exceptionnelle, est agréable à entendre, une technique suffisamment maitrisée pour aborder les plus grands rôles, une présence en scène appuyée sur un physique plaisant. Or, de ces quatre éléments (voix, technique, présence, physique), Junghoon Kim ne dispose pas du dernier : son physique difficile, qui, il y a vingt ou trente ans, n’aurait pas posé problème, ne lui permet plus aujourd’hui d’incarner les jeunes premiers romantiques. Pourquoi ? Parce, il ne faut pas faire semblant de l’ignorer, nous sommes à l’époque de l’image, du fait de la télévision, du cinéma, d’internet. Si Junghoon Kim n’aura aucun mal à faire carrière en Asie (ce qui lui offre déjà un vaste terrain de jeu avec le développement vertigineux de l’intérêt pour l’opéra de la Corée à la Chine en passant par le Japon), il pourra difficilement prétendre à se faire engager pour un Werther ou un Lenski (qu’il chante pourtant fort bien) sur une scène européenne. La récente mésaventure subie par la jeune chanteuse irlandaise Tara Erraught à Glyndebourne peut d’ailleurs faire réfléchir : elle a été vilipendée non parce qu’elle aurait mal chanté ou mal joué le rôle d’Octavian dans Le Chevalier à la rose de Strauss… mais parce qu’elle était trop grosse, trop petite, trop « disgracieuse et peu attirante » (Times). C’est assurément injuste… mais c’est assurément humain ! On n’a jamais imaginé distribuer le rôle de Sissi à Josiane Balasko – et pourtant Josiane Balasko est une formidable comédienne. Son talent est aussi de savoir choisir ses rôles et jouer avec ces codes dont on ne peut nier qu’ils nous modèlent. Pour revenir aux chanteurs, le cas de Jungkoon Kim est le même que celui de nombre de ses collègues coréens (et, dans une moindre mesure, chinois) qui remportent tous les concours… mais qu’on ne voit ensuite programmés nulle part ! Alors, à quoi servent ces concours qui détectent des voix… mais pas des interprètes qui vont faire carrière dans tous les Opéras du monde ?

     Que faire ? On ne peut pas interdire les concours aux coréens ou aux chinois au prétexte qu’ils n’auraient pas d’avenir sur les scènes européennes ! Faut-il donc demander aux jurys de juger les candidats en les imaginant dans tel ou tel rôle sur une scène française ou allemande ou italienne ou anglaise…? Mais n’est-ce pas créer d’emblée une discrimination ? Car même si – ne nous leurrons pas – cette considération est discrètement à l’œuvre chez tel ou tel juré de concours… comme chez tel ou tel directeur de casting des grands Opéras du monde, on ne peut en faire une règle qui confinerait à quelque eugénisme de l’apparence. Alors ? Alors on continuera de voir triompher des coréens très bien préparés dans tous les concours de chant et on se résoudra à les oublier aussitôt après. Cela remet-il en cause les concours de chant ? Certes, on ne connait guère de grandes voix qui aient été révélées par un concours : au mieux elles y ont été confirmées, au pire elles y ont été ignorées. Pourtant les concours de chant ont encore de beaux jours devant eux car il y demeure cette formidable excitation qui attire le public : sans doute cela s’apparente-t-il parfois plutôt au cirque qu’à l’opéra – mais il y a toujours un peu de cirque dans une représentation d’opéra… D’ailleurs combien de spectateurs ne viennent-ils que pour voir le contre ut manger la tête du chanteur ? Pourtant le plaisir des voix est bien l’essentiel et, pour ces moments de frissons, les concours servent encore à quelque chose…

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