Fausto, de Louise Bertin, banale redécouverte du Palazzetto Bru Zane

Xl_fausto-257 © Gil Lefauconnier

Que nous reste-t-il après les deux heures de musique de Fausto, de Louise Bertin ? À vrai dire, nous sommes tentés de répondre « rien », comme le premier mot prononcé dans le Faust de Gounod. Non pas que la compositrice n’ait pas de talent avéré d’orchestratrice, mais le « trop » et le « pas assez » jouent sans cesse à saute-mouton dans une œuvre qui ne trouve à aucun moment la congruence du texte et de la musique.

Louise Bertin a les honneurs du Théâtre-Italien pour la création de son troisième opéra, mais elle doit se conformer aux goûts du public parisien italophile pour l’opera seria romantique, alors dominé par Rossini. Louise Bertin opte pour le fourre-tout d’inspirations, de Mozart et Gluck à Berlioz et Meyerbeer, dans l’espoir que le smoothie ressorte comme sur les photos. Malheureusement, les textures (trop lisses ou trop brutes) se projettent à l’extérieur du blender, et il devient difficile de savoir où donner de la tête sur le plan de travail. Elle s’empare du sujet de Faust avant son deuxième opus lyrique (Le Loup-garou, 1827), alors que Gérard de Nerval n’a pas encore traduit Goethe et que Berlioz n’a pas encore dévoilé ses Huit Scènes de Faust. Elle donne en effet une Ultima scena di Fausto en juin 1826, qui débouchera peu à peu sur Fausto (1831). Elle en aurait elle-même écrit le livret en français à partir du matériau théâtral allemand, avant que le librettiste du Théâtre-Italien ne le traduise dans la langue de Bellini. Trois représentations suffisent à lui faire quitter l’affiche… jusqu’à sa recréation en 2023 en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées, pour le Xe Festival Palazzetto Bru Zane Paris. La « radicalité » d’écriture, évoquée dans le programme de salle expliquerait le non-consensus des premiers auditeurs en 1831. Près de deux siècles plus tard, l’ouvrage nous apparaît boiteux, expérimental certes, mais plutôt poussif. Surtout que l’interprétation inanimée de ce soir n’arrange pas les choses…

Qu’est-il arrivé à Christophe Rousset et à ses Talens Lyriques ? Aucun relief, aucune nuance sous le forte dans cette dictature de l’aigu assené (principalement constitué de canards de trompettes et d’attaques fausses de violons) et de la percussion excessive. Les basses font retentir le bois et le métal plus que le son harmonique : beaucoup de bruit, très peu de musique. Si, dans la composition, les lignes vocales semblent être au second plan de la masse orchestrale, le chef d’orchestre ne s’attarde guère sur ce qu’il faudrait entendre – pas même les chanteurs. Les instrumentistes s’affairent à des notes qui ne parviennent pas à notre oreille. Cette exécution clinique ne permet jamais les envolées, et uniformise une couleur qui devrait se composer d’un catalogue de micro-caractères aussi divers qu’insaisissables et métaphysiques. Accordons au moins à Christophe Rousset une science des tempi, témoignant des semblants d’atmosphères à restituer sur cette partition à gros sabots, ainsi qu’une fluidité des relais chœur-orchestre.

Tout juste sortie de ses scintillants Huguenots à l’Opéra de Marseille, Karine Deshayes met du cœur à la tâche pour faire siens les traits de Fausto, même si l’interprétation disparaît assez vite au profit de l’exécution pure. Elle lance beaucoup son émission, au détriment de la justesse, sans pouvoir se rattraper à la ligne, qu’elle « déphrase » à court de souffle sur la durée. Le haut de la tessiture se veut déterminé, mais il manque encore le confort des pleins moyens. Karina Gauvin fait au contraire entendre une plus grande homogénéité et un véritable point de vue en Margarita. Elle entreprend une construction vocale en symétrie, presque en boomerang, où le début et la fin se retrouvent dans une énergie commune, propre à la pensée qui revient à soi. Margarita se questionne, émerge de la nappe orchestrale pour s’émanciper, puis revient à sa condition initiale. Cette logique de suspension, ce manifeste de vérité, nous donnent une raison valable d‘assister à ce Fausto. Ante Jerkunica campe un Mefistofele vénéneux dans la conscience du volume, mais avec cependant moins de corps mélodique que d’enrobage. Si le ténor Nico Darmanin possède indéniablement la tessiture du rôle de Valentino (pourvu d’un air de bravoure au cahier des charges dûment rempli), l’expressivité et le sens pourraient être davantage soignés. Thibault de Damas cultive haut la main la ponctuation noble et la discrétion assurée, Marie Gautrot excelle dans l’art prosodique, et Diana Axentii convainc dans son équilibre. Le Vlaams Radiokoor étend son pantone d’ambiances de la douceur céleste à la matière osseuse de la foule, dans une stratification 3D que les instrumentistes auraient pu eux aussi adopter pour rendre justice à cette œuvre mineure, dont les couleurs se présenteront sûrement avec plus d’éclat au disque, enregistré ce mois-ci à La Seine Musicale.

Thibault Vicq
(Paris, 20 juin 2023)

Enregistrement de Fausto, de Louise Bertin, à paraître sur le label Bru Zane en janvier 2024

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