Zubin Mehta dirige La Femme sans ombre de Richard Strauss à la Staatsoper de Berlin

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Coproduite par la Royal Opera House de Londres et le Teatro alla Scala de Milan, cette production de Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss est signée par le célèbre metteur en scène allemand Claus Guth, dont nous avions particulièrement aimé le travail sur Parsifal au Teatro Real de Madrid la saison passée. Aidé par Christian Schmidt, son décorateur attitré, il reprend ici une recette qui a déjà servi pour nombre de ses derniers travaux – du Tristan zurichois aux Nozze salzbourgeoises – en situant l’essentiel de l’action dans le vaste salon d’une demeure bourgeoise. Plutôt que la fable orientaliste, Claus Guth retient ici le côté psychanalytique – plus proche de Jung que de Freud – du livret de Hugo von Hofmannsthal. Enfermée dans une clinique pour aliénés, l’impératrice fait des cauchemars qui se matérialisent sous nos yeux. Sa chambre, aux hauts murs de bois sombre, possède une fenêtre qui s’ouvre comme par magie sur un monde onirique peuplé d’animaux anthropomorphes : un faucon, une gazelle, un cerf, tous dignes d’un cauchemar peint par Füssli. L’aspect onirique du spectacle est renforcé par les lumières savantes d’Olaf Winter et les vidéos d’Andi A. Müller, offrant des images de fonds sous-marins ou encore une main qui se perd dans le pelage d’un animal. Et si la lecture de Guth du chef d’œuvre straussien pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, elle convainc néanmoins par sa capacité à porter sur l’œuvre un regard différent et toujours pertinent.

Dans le rôle de l’Impératrice, la soprano finnoise Camilla Nylund fait montre d’une incroyable assurance dans l’impossible scène du lit au deuxième acte (photo), et sait moduler ses effets avec subtilité. Le baryton allemand Wolfgang Koch trouve en Barak l’un de ses meilleurs emplois à ce jour : son timbre viril et sa sobriété d’élocution s’avèrent parfaitement appropriés au portrait moral d’un être intègre, mais fruste. De son côté, la soprano suédoise Iréne Theorin - cinglante Turandot l'été dernier au festival de Peralada - s’engage à fond dans le rôle de la Teinturière. Ne craignant pas la rudesse, parfois même la stridence, aux deux premiers actes, elle se montre capable de noblesse de phrasé et d’accents fémininement humanisés au troisième. Le ténor allemand Burkhard Fritz – puissant Tannhäuser à l’Opéra de Flandre en 2015 – surmonte les écueils du rôle de l’Empereur, où sa voix s’épanouit avec clarté et fermeté jusque dans la tessiture la plus éprouvante. Dans la partie de la Nourrice, la mezzo bavaroise Michaela Schuster impressionne par la richesse de son registre expressif, son formidable aplomb vocal et sa saisissante présence scénique. Narine Yeghiyan, Faucon omniprésent, d’une jolie couleur vocale, et Roman Trekel, Messager des Esprits puissamment articulé, sont les représentants d’un ensemble de comparses sans faiblesse, eux aussi efficacement intégrés au flamboiement symphonique du discours musical.

Car ce qu’il y a de plus magistral dans ce spectacle, c’est certainement la direction du grand Zubin Mehta, placé à la tête d’un Orchestre de la Staatskapelle Berlin d’une précision confondante. A l’aise autant dans les vastes architectures instrumentales – où l’inspiration de Strauss vire facilement à l’emphase –, que dans les moments inattendus d’intimité – où se noue un délicat dialogue entre la voix et la fosse –, le chef indien dégraisse le commentaire orchestral au maximum, de façon à conserver à l’orchestre cette transparence mozartienne à laquelle le compositeur tenait tant.

Emmanuel Andrieu

Die Frau ohne Schatten de Richard Strauss à la Staatsoper (im Schiller Theater) de Berlin, le 13 avril 2017

Crédit photographique © Hans Jörg Michel
 

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