Une Traviata chic (et toc) au Festival de Castell Peralada

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En mêlant danse, jazz, musique symphonique, opéra (et même musique Pop !), le Festival de Castell Peralada continue de s’imposer comme une destination de choix parmi les grands festivals internationaux de l’été. La 33e édition de la manifestation catalane offre ainsi une nouvelle fois un incroyable panel de genres, et entre le Ballet du Théâtre Mariinsky, un concert de Charlotte Gainsbourg, ou encore un concert symphonique dirigé par Gustavo Dudamel, on trouve une programmation lyrique de premier plan avec des récitals de Ludovic Tézier, Juan Diego Florez, Sondra Radvanovsky, Joseph Calleja (nous y reviendrons) et un opéra en version scénique, La Traviata ayant été le titre retenu cette année. Déjà aux manettes pour l’Otello donné in loco en 2015, Paco Azorin en signe une nouvelle mise en scène.

S’il faut attendre le dernier acte pour qu’Alfredo jette (et avec quelle violence !) des billets au visage de Violetta, l’ambiance tripot de luxe s’impose d’emblée, avec quatre tables de billard, au tapis pourpre, tables peu utilisées au demeurant, sinon pour s’y adonner à quelques étreintes lascives. Mais ces tables dessinent un bel univers graphique : lorsque le plateau se relève, les billards inscrivent une diagonale périlleuse tandis que, suspendus à des filins, des acrobates s’enlacent doucement, puis se séparent, anticipant le décès de Violetta. Cette double lecture mimée n’est pas neuve, de même que les acrobates, devenus une sorte de ritournelle depuis les premiers succès de La Fura dels Baus (qui ont initié le procédé). Les chorégraphies (signées par Carlos Martos) - sensuellement baignées de lumières crépusculaires (réglées par Albert Faura) - illustrent plaisamment l’ambiance voluptueuse des appartements de Violetta, hésitant entre amours multiples (acte 1) ou résolument hétérosexuelles (acte 3), celles-ci étant symbolisées par des mouvements de bassin provocateurs des protagonistes mâles auxquelles répondent des mouvements d’épaule assez grotesques des danseuses, seule faute de goût de cette mise en scène. Laquelle, et c’est sa faiblesse, ne dit pas grand-chose au fond de La Traviata, se contenant de lui prêter de belles images, sans définir de lecture. Il faut donc chercher du côté de la direction d’acteurs, particulièrement soignée, chaque personnage étant incarné avec humanité et finesse, sans pathos inutile.

Dans le rôle-titre, Ekaterina Bakanova ne possède pas les atouts nécessaires pour rendre justice à sa grande scène du premier acte, avec une voix qui reste par trop légère pour cette partie (et une technique qui demande à être consolidée), mais la soprano russe réussit néanmoins à brosser un portrait convaincant de l’héroïne, surtout au troisième acte, où son legato et sa musicalité font mouche sur les auditeurs. En Alfredo, le ténor étasunien René Barbera n’a peut-être pas l’étoffe requise aux moments les plus lyriques pour un rôle qui n’est certes pas écrit pour un tenore di grazia, mais au moins s’accorde-t-il parfaitement à sa partenaire... Et l'on ne peut qu'admirer la beauté intrinsèque du timbre ainsi que le brillant des envolées vers l’aigu, qui donnent une incontestable juvénilité à son Afredo... mais certains passages nécessiteraient cependant un tout autre soutien pour convaincre pleinement. Le Germont du baryton hawaïen Quinn Kelsey manque lui de nuances et de chaleur, livrant un personnage brut de décoffrage, tant sur le plan scénique que vocal, avec quelque chose de rugueux dans le chant qui rend le personnage encore plus pontifiant qu’à l’accoutumée. De leur côté, les seconds rôles n’appellent guère de reproche, avec une mention pour le pertinent Gastone de Vicenç Esteve Madrid et l’Annina de grand relief de Marta Ubieta.

D’évidence, Riccardo Frizza a voulu renouveler notre vision de la partition de Giuseppe Verdi, en lui restituant son intégrité. Le chef italien fait ainsi place aux reprises et aux cabalettes traditionnellement coupées, mais supprime bizarrement la reprise de l’air « Forse è lui », au I. Ce souci d’authenticité se retrouve dans une direction tendue, aux tempi nerveux et sans concessions, avec un Orchestre symphonique du Gran Teatre del Liceu des grands soirs. Parfaitement préparé par José Luis Basso (le chef du Chœur de l’Opéra de Paris), le Chœur Intermezzo s’avère lui aussi exceptionnel.

Emmanuel Andrieu

La Traviata de Giuseppe Verdi au Festival de Castell Peralada, le 5 août 2019

Crédit photographique © Toti Ferrer

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