Speranza Scappucci fait ses adieux à l'ORW avec un brillant Simon Boccanegra

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Séquence émotion à l’Opéra Royal Wallonie-Liège, puisque ce Simon Boccanegra de clôture de saison s’avère le dernier ouvrage dirigé par Speranza Scappucci en tant que directrice musicale de la maison belge, après cinq années de bons et loyaux services. Consciente de l’enjeu, elle se surpasse comme jamais, parvenant à un extraordinaire équilibre entre la solennité du récit musical et les veines dramatiques qui l'irriguent. Giuseppe Verdi lui-même voyait dans ce contraste la couleur de son opéra, cette tonalité sombre qui enveloppe la solitude des puissants, par opposition à la violence convulsive des conflits politiques, à la volonté de faire la paix et à la mélancolie de l'amour paternel. Sous sa direction, l’Orchestre Royal de Wallonie-Liège est, de bout en bout, admirable de cohésion, de transparence et d'incisivité, le chœur maison et celui de l'IMEP (Institut royal supérieur de musique et de pédagogie) se montrant eux aussi au-delà de tout éloge.

Confiée à l’ancien ténor Laurence Dale, reconverti dans la mise en scène (cf : son Cambiale di matrimonio à Pesaro il y a deux ans) et la direction musicale, la production repose avant tout sur l’imposante scénographie signée par Gary McCann, plus que sur une direction d’acteurs plutôt discrète ou une réflexion approfondie sur les enjeux notamment politiques du livret d’Arrigo Boito. L’action est transposée pendant l’ère mussolinienne, avec une architecture palatiale art-déco très flatteuse pour l’œil, et des bas-reliefs et statues-atlantes monumentaux. Placée sur une tournette, les décors offrent de nombreux points de vue différents, et les éclairages étudiés de John Bishop finissent de sculpter l’espace. Toujours aussi dignes d’intérêt, les costumes de Fernand Ruiz alternent entre l’époque Renaissance pour les Patriciens et celle du début du XXe pour les Plébéiens. Enfin, Laurence Dale n’oublie pas comment l’élément marin est essentiel ici, et toute la longue scène finale laisse entrevoir l’image du haut trône de Boccanegra se détachant sur une mer infinie surplombée par un ciel menaçant. Et c’est la défunte Maria, cachée sous un linceul blanc, qui vient le chercher pour l’accompagner vers les coulisses (et la mort).

Dans le rôle-titre, le baryton George Petean roumain confirme – deux mois après son enthousiasmant Macbeth à l’Opernhaus Zürich – qu’il est bien l’un des meilleurs barytons verdiens de notre temps, grâce à une pâte vocale splendide, une belle présence en scène et une noblesse d'accent magistrale. Il est l'idéal héritier d'un style que l'on croyait oublié, basé sur la tenue du souffle, la flexibilité de l'émission et sur la variété des couleurs. La voix se déploie sans effort, aussi impeccable dans le chant lié que déclamé. La scène du conseil est particulièrement impressionnante, mais toutes les entrevues avec sa fille constituent des moments d'anthologie, et le public liégeois ne s’y trompe pas en lui réservant une superbe et légitime ovation au moment des saluts.

La soprano italienne Federica Lombardi (Amelia) est pour nous une vraie découverte : grand et authentique lirico spinto, à la fois puissant et rayonnant, mais un peu rebelle à la nuance piano (dans son air d’entrée « Come in quest’ora bruna »), elle se montre capable de climax électrisant dans l’aigu pendant le tableau du Conseil, le trio du II et l’ensemble final. Peu crédible scéniquement avec les 30 ans d’âge qui le sépare de cette dernière, le ténor liégeois Marc Laho fait cependant bonne impression en Gabriele Adorno. Sa fréquentation des grands rôles belcantistes lui apporte la souplesse nécessaire pour mener à bien les cantilènes verdiennes, mais l’aigu est désormais bien instable. Quant à la basse italienne Riccardo Zanellato (Banco dans la production du Macbeth précitée), s’il possède bien la profondeur d’une vraie basse verdienne, le volume est en revanche trop limité ce soir (méforme passagère ?) quand il s’agit d’affronter l’orchestre ou ses autres partenaires. De leurs côtés, le baryton wallon Lionel Lhote est un luxe dans le personnage de Paolo, auquel il prête sa formidable présence, son impeccable style et la générosité de ses impressionnants moyens, tandis que son compatriote Roger Joakim campe également un Pietro d'une belle autorité.

Bref, l’Opéra Royal de Wallonie-Liège clôt brillamment sa saison et Speranza Scappucci sort par la grande porte !

Emmanuel Andrieu

Simon Boccanegra de Giuseppe Verdi à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège, jusqu’au 25 juin 2022 (et en direct sur Culturebox le 23/6 à 20h).

Crédit photographique © Jonathan Berger

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