Delphine Galou brille dans le rôle-titre d'Il Giustino de Vivaldi au George Enescu Festival

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Troisième formation baroque à se produire (en quatre jours) au George Enescu Festival (après Europa Galante dans Silla et l’Orchestre de l’âge des Lumières dans Iphigénie en Tauride), c’est un grand bonheur que de retrouver l’Accademia Bizantina, toujours dirigée par son directeur-fondateur Ottavio Dantone, et cela seulement deux semaines après l’incroyable succès rencontré par leur exécution de La Dori de Cesti au Festival d’Innsbruck. Après Haendel et Gluck, place à Antonio Vivaldi avec son Giustino (créé lors du Carnaval de Rome en 1724), un ouvrage ressuscité par Alan Curtis en 1985 (qui avait fait l’objet d’un enregistrement à l'époque), et que Dantone a gravé à son tour il y a deux ans, avant de tourner un peu partout en Europe avec l'ouvrage, dont au Festival de Beaune l’été passé. Le récit tarabiscoté de Nicolo Beregan - avec, entre autres, ours, monstre marin, arrestations diverses et montagne fendue - appelle évidemment la scène, mais la version de concert présentée ici permet d’admirer une partition qui ne pâlit guère devant le foisonnement du livret… ni devant les ouvrages lyriques les plus célèbres du Prete rosso. Car Vivaldi fait ici montre d’un métier accompli et d’une inspiration constante, nous offrant quelques perles : « Vedro con mio deletto » (Anastasio, acte I), « Sento in senso » (Anastasio, au II, avec sa pluie de pizzicati) ou encore « Ho nel petto » (Giustino, acte III). 

Même si Giustino, ce berger propulsé jusqu’aux plus hautes sphères de la cour de Byzance grâce à son incroyable chance, donne son nom à l’opéra, les rôles principaux sont bien constitués du couple d’amoureux (impérial), Anastasio et Arianna. Mais, dans le rôle-titre, la contralto française Delphine Galou n'en vole pas moins la vedette à tous, et enchante par son expressivité tant physique que vocale, parvenant sans peine à nous faire oublier que nous ne sommes pas en présence d'une représentation scénique. Les ondulations de sa haute stature relaient à-propos les inflexions de son chant, un chant qui se démarque par les spécificités du timbre et la grande musicalité qui s’en dégage. En Empereur de Byzance (Anastasio), la mezzo suédoise Silke Gäng déçoit quelque peu car, si le timbre est agréable quoique mince, l’émotion ne point jamais le bout de son nez lors de ses interventions, alors qu’elle se voit confiée les deux plus belles arie de la partition. C’est un tout autre enthousiasme que suscite la belle hongroise Emöke Barath (Arianna), qui n’a pas de mal à mettre le public dans sa poche avec son magnifique timbre et sa technique aguerrie, qui lui permet notamment de faire fi des notes hérissées de son air « Per noi soave et belle ». De son côté, le ténor suisse Emiliano Gonzalez-Toro trouve en Vitaliano un emploi dans ses meilleures cordes vocales, contrasté et virtuose à la fois, tandis que l’italienne Arianna Vendittelli campe un Armanzio martial à souhait, avec son soprano âpre et corsé, qui fait constamment forte impression, bien que plus particulièrement dans l'air de triomphe « Or che cinto », à l’acte III, où ses ornements en cascade rivalisent avec les cors. Pour Veronica Cangemi initialement annoncée, la soprano roumaine Ana Maria Labin parvient à donner du relief au personnage quelque peu secondaire de Leocasta. Le timbre délicat et cristallin de la chanteuse brille sans peine dans les airs légers, comme dans le virevoltant « Sventirata navicella », mais elle sait aussi se faire émouvante face à l'adversité qui frappe son bien-aimé Giustino : son « Senzo l'amato ben » provoque ainsi une salve d’applaudissements de la part du public. Enfin dans la double partie d’Andronico et de Polidarte, le contreténor italien Alessandro Giangrande ne marque guère les esprits avec une intonation des plus fluctuantes.

Dernier - mais loin d’être le moindre - bonheur de la soiré, les sonorités épanouies distillées par une Accademia Bizantina étincelante, et c’est un récit vigoureux et haletant que l’on suit, jusqu’après les une heure du matin, grâce au continuo énergique d’Ottavio Dantone. On lui doit les arabesques passionnées qu’il dessine depuis son clavecin dans les nombreux duos amoureux, les variations qui renouvellent le propos des arie da capo, la dynamique, les contrastes, et la richesse des intentions : sous sa direction, cette partition peu connue de Vivaldi devient tout simplement un des chefs-d’œuvre du XVIIIème siècle !

Emmanuel Andrieu

Il Giustino d’Antonio Vivaldi au Festival Georges Enescu de Bucarest, le 8 septembre 2019

Crédit photographique © Andrada Pavel
 

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