Court Gala lyrique contre Grand-Opéra à Marseille

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Grâce à des captations vidéo ou audio, l’Opéra de Marseille aura donc sauvé toute sa saison, sauf son dernier titre-phare qu’était L’Africaine de Giacomo Meyerbeer, Grand-Opéra en cinq actes qui aura demandé pas moins de vingt ans de travail au compositeur, et qui restera comme son testament lyrique. 
A l’instar de ce qu’avait proposé l’Opéra de Tours quelques jours plus tôt, la direction a gardé les chanteurs de la production annulée en leur proposant de participer à deux galas lyriques, mais celui du dimanche (un premier avait eu lieu l’avant-veille, avec un programme différent) s’avère beaucoup moins original et surtout beaucoup moins généreux (une petite heure de concert...) que celui concocté à Tours par le duo Hervé Niquet/Laurent Campellone

Pour faire le « pont » avec l’ouvrage abandonné pour l’heure mais qui sera repris dans une saison ultérieure, le premier air de la soirée (on nous a par bonheur épargné l’inévitable Ouverture, type Force du destin, généralement associée à ce type de concert…) est tiré du Pardon de Ploërmel (1859) de Meyerbeer. Et c’est Florian Sempey qui ouvre le bal avec le grand air d’Hoël « Ô puissante magie ». On y retrouve tous les ingrédients qui font de lui le baryton français le plus demandé dans l’Hexagone comme à l’international : le brillant métal du timbre, une rare puissance vocale, un registre aigu percutant, une diction toujours digne d’éloges, doublé d’un acteur hors-pair. Autant d’atouts qu’il a ici loisir de faire étalage avec ce morceau enlevé… devant un public de toute façon déjà conquis ! Dès lors, Florian Laconi a fort à faire en prenant le relais de son collègue, mais il ne s’en laisse pas compter grâce à l’air de Jean dans Hérodiade de Jules Massenet « Ne pouvant réprimer les élans de la foi ». Car en termes de puissance sonore et d’aigus éclatants, on sait que le ténor lorrain n’a guère de rivaux non plus parmi les ténors français (quoique les jeunes Jérémie Schütz et Thomas Bettinger entendus quelques jours plus tôt, le premier à Bordeaux et le second à Nice, puissent lui tenir tête dans ce domaine). Par bonheur, Florian Laconi sait aussi ce que ligne de chant et phrasé veulent dire – et il l'avait brillamment démontré en interprétant le rôle sur cette même scène en 2018 aux côtés de l’Hérodiade de Béatrice Uria-Monzon. Jules Massenet encore avec l’air tiré de Manon « Je suis encore toute étourdie » confiée à la jeune soprano Hélène Carpentier qui expose un chant délicat et élégant, avec une belle projection, mais la voix manque un peu de chair pour ce personnage qui mériterait aussi d’être plus « incarné ». C’est au contraire avec beaucoup d’engagement vocal et scénique que Christophe Berry se lance à l’assaut du redoutable air de Des Grieux « Ah ! Fuyez douce image ». Grand habitué de la scène phocéenne, il offre à son personnage son beau timbre solaire, avec des extrapolations héroïques méritantes qui poussent cependant le chanteur à l’extrême de ses limites (dans la reprise). Laurence Janot n’a en revanche pas grand-chose à apporter à l’air de Micaëla « Je dis que rien ne m’épouvante », le timbre plutôt rêche de la chanteuse ne correspondant en rien à la juvénilité de l’héroïne du chef d’œuvre de George Bizet. Et c’est avec Carmen, le plus célèbre et le plus joué des titres lyriques à travers le monde, que s’achève la matinée. C’est l’occasion de goûter la direction toujours aussi nerveuse et racée du chef italien Roberto Rizzi-Brignoli, qui fouette l’Orchestre Philharmonique de Marseille dans le Prélude de l’acte IV, donné ici dans son intégralité, et qui réunit le Don José de Florian Laconi à la Carmen de Sophie Koch. Et disons-le d’emblée, les deux font crépiter des étincelles dans cette lutte à mort qui s’engage entre la bohémienne et le brigadier déchu. Plus il apparaît sanguin et désespéré, plus Sophie Koch lui oppose sa froideur et sa résolution, mais avec une insolence dans l’aigu et une profondeur dans les graves qui nous ont donné le frisson. La vérité dramatique que les deux artistes parviennent à insuffler dans cette ultime scène, qui clôt également le spectacle, dédommage largement le public de sa brièveté !

Emmanuel Andrieu

Gala lyrique à l’Opéra de Marseille, le 13 juin 2021

Crédit photographique © Emmanuel Andrieu

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