Entretien avec Julien Behr, Arbace à l'Opéra National de Lyon

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« Révélation lyrique » de l’Adami en 2009, nommé dans la catégorie « Révélation lyrique » aux Victoires de la Musique Classique 2013, Julien Behr est le ténor mozartien français du moment. Il le prouve actuellement à l'Opéra National de Lyon où il interprète le rôle d'Arbace dans Idomeneo (dans une production signée Martin Kusej qui nous a laissé plus que perplexe...), et le confirmera - nous n'en doutons pas un seul instant - dans la reprise de La Flûte enchantée à l’Opéra Bastille au printemps prochain. Nous l'avons rencontré à l'occasion des représentations lyonnaises, et l'avons entretenu sur son parcours et ses projets...
     
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Opera-Online : Comment s'est passé le travail avec Kusej pour cette reprise d'Idomeneo à Lyon ? Quel a été sa vision de votre personnage Arbace ?

Julien Behr : Martin Kusej n'a pas assisté aux répétitions, c'est son assistant qui a pris les rênes de cette reprise d'Idomeneo à Lyon (ndlr : le spectacle a été créé au Royal Opera House de Londres en septembre dernier). Ce dernier a d'ailleurs été très pédagogue et efficace avec nous, même si le concept général de la mise en scène avait parfois peine à convaincre... Quant à sa vision du personnage d'Arbace, que j'interprète, au lieu d'être le confident du roi, il a décidé d'en faire un homme de la rue qui traîne son accordéon et ses oreilles un peu partout...

Comment se passe votre collaboration avec des metteurs en scène aussi différents que Michel Fau (Ciboulette), Robert Carsen (Die Zauberflöte) ou Martin Kusej (Idomeneo) ?

C'est toujours différent de travailler avec chacun d'entre eux, et ça marque assurément une carrière. Personnellement, j'adore qu'on me prenne vraiment pour un comédien, et qu'on exige de moi ces qualités là. J'ai appris par le passé à être assez discipliné et souple, à partir du moment où les partis pris du metteur en scène sont cohérents et lisibles, et que celui-ci fait preuve d'une certaine pédagogie avec les artistes pour faire passer ses idées.

Vous avez également travaillé avec plusieurs chefs d’orchestre français comme Laurence Equilbey, Jean-Christophe Spinosi, François-Xavier Roth,  Alain Altinoglu, Sébastien Rouland... Que vous ont-ils apporté chacun à leur manière ?

Il y autant de méthodes de travailler que de chefs d'orchestre. C'est à chaque fois différent, comme pour les metteurs en scène, ce que j'évoquais à l'instant. C'est une profession qui me fascine depuis toujours, et que j'espère bien pratiquer un jour. Du coup, j'adore les voir travailler et viens écouter toutes les « italiennes »...

Vous venez d'interpréter Christophe Colomb sous la direction de François-Xavier Roth, en août 2014, à La Côte Saint André, et en décembre de la même année, à l'Opéra Royal de Versailles. Que pouvez-vous nous dire de la musique de Félicien David ?

Christophe Colomb a été une belle découverte : c'est une œuvre très expressive, orchestralement parlant, avec des pages qui évoque beaucoup Berlioz. En tant que chanteur français, j'ai à cœur de défendre ce répertoire là, et ça me plaît beaucoup de chanter dans ma langue. Et puis cela a été l'occasion de débuter une collaboration avec François-Xavier Roth, un chef que j'admire beaucoup. Il m'a d'ailleurs invité à participer au Don Giovanni qu'il dirigera la saison prochaine à l'Opéra de Cologne (ndlr : dont il est le nouveau directeur musical).

Avec des opéras rarement programmés, votre répertoire français est particulièrement riche et original. Mais l'investissement dans un apprentissage long de pièces aussi rares est-il judicieux au plan d'une carrière ?

Personnellement, je travaille et apprends très vite, et je peux lire la musique à vue, ce n'est donc jamais du temps perdu. Apprendre une partition, même si je ne dois la chanter qu'une seule fois, n'est vraiment pas un problème pour moi...

Après Saint-Gall, Bordeaux, Rouen, Minneapolis et Berne, vous reprenez bientôt Tamino dans Die Zauberflöte à la Bastille. Ferez-vous simplement des retouches ou l'aborderez-vous comme un nouveau rôle ?

Disons qu'après avoir beaucoup fréquenté le rôle, j'ai maintenant mes repères vocalement parlant. Mais je reste toujours ouvert aux propositions que peuvent me faire chaque chef d'orchestre, si elles s'avèrent cohérentes et intéressantes. Pour ce qui est du jeu, j'arrive toujours avec une conception neutre, d'autant que mes cinq Flûtes étaient toutes très différentes les unes des autres...

Est-il possible de toucher autant le public à Bastille qu'à Berne, par exemple, qui est une petite salle ?

Il est vrai que la taille d'un théâtre a une influence sur nous. Dans un théâtre de petite dimension, on sent beaucoup plus la présence du public. A Minneapolis, par exemple, qui est une salle immense, tous les rapports sont faussés, et l'on a beaucoup plus de mal à établir un contact avec ses partenaires, avec le chef, mais également avec le public pour faire passer les émotions. C'est important qu'il puisse voir les sentiments que l'on fait passer sur notre visage...

Le rôle d’un metteur en scène, c’est au fond de vous faire découvrir de nouvelles choses sur un rôle que vous connaissez, de vous le faire voir différemment. Qu'attendez-vous de la mise en scène de Robert Carsen ?

Ca m'excite énormément de pouvoir travailler avec lui, surtout pour mes débuts à l'Opéra de Paris et dans un rôle que j'adore. Je ne connais pas encore la production, mais tous ceux qui l'ont vu me disent qu'elle est superbe, ce qui ajoute beaucoup à mon excitation. Il y a toujours le risque d'être déçu quand on s'attend à quelque chose de particulier...

Vous avez participé en septembre dernier, à l'Opéra du Rhin, à la création mondiale de Quai Ouest, un opéra de Régis Campo. Pouvez-vous nous parler de cette expérience ?

Pour commencer, je suis ravi d'avoir fait l'expérience d'une création, et fier de me dire que le rôle a été écrit pour moi. Régis Campo m'a écrit des parties assez gratifiantes, et l'opéra a été un vrai succès public et critique. C'est un ouvrage très glamour, tourné vers l'avenir, avec de réels moments de grâce dans la partition. Moi qui adore la chanson, j'avais un air accompagné à la guitare électrique, ce qui m'a donné l'impression d'être une vraie rockstar ! J'ai sorti mes tripes, comme si j'étais Johnny Halliday, et ça a été une formidable expérience.

Que faites-vous quand vous ne chantez pas ? Quelle autre musique écoutez-vous ?

J'écoute bien sûr de la musique classique, surtout du symphonique, et finalement assez peu d'opéra... J'écoute plus facilement du Rock, du Jazz ou de la Chanson française. Quand je ne chante pas, je vis, tout simplement,  je profite au maximum de mon temps libre,  ce qui veut dire : voir ma petite amie,  mes copains, ma famille... Mon travail - qui est une passion – m'occupe beaucoup et me rassasie émotionnellement.

Quand on est un jeune chanteur comme vous l’êtes, comment choisit-on ses rôles ? Vous pouvez être tenté par des propositions qui ne vous correspondent pas forcément ?

Je m'efforce de chanter toujours ce qui est bon pour ma voix, sans prendre de risques inconsidérés. Avec un peu de recul, je constate avec plaisir que ma voix évolue naturellement, en puissance, en rondeur, en aisance sur toute la tessiture. Je me dis souvent que j'ai le luxe de pouvoir m'accorder des choix, mes saisons se remplissent bien, et je ne suis pas pressé de chanter Faust ou Don José, même si j'en rêve bien sûr un jour... J'ai plein de rôles à chanter avant ceux-là, et j'aurai trop peur de faire du mal à ma voix en les abordant trop tôt.

Vers quelle musique souhaitez-vous donc évoluer pour l'heure ?

Pour l'heure, ma voix se prête bien à l'écriture de Mozart, et je serai ravi de chanter le rôle de Belmonte dans L'Enlèvement au Sérail.  Mais je sais par ailleurs que je peux profiter de la couleur italienne de ma voix pour aborder le répertoire belcantiste. Je m'essaierai d'ailleurs l'année prochaine dans le rôle d'Ernesto dans Don Pasquale à l'Opéra de Rennes. D'ici quelques années, j'aimerais bien aborder des rôles comme le Duc dans Rigoletto, Alfredo dans Traviata, ou Rodolfo dans La Bohème - c'est original n'est-ce pas ?... (rires) Mais en tant que jeune chanteur français, j'ai aussi le souhait de défendre le répertoire romantique français !

Propos recueillis à Lyon par Emmanuel Andrieu

Julien Behr à l'affiche d'Idomeneo de W. A. Mozart à l'Opéra National de Lyon - Jusqu'au 6 février 2015

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